Algérie : funérailles de Henri Teissier, ancien archevêque d'Alger et témoin de la "décennie noire"

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Algérie : funérailles de Henri Teissier, ancien archevêque d'Alger et témoin de la "décennie noire" (1)
Obsèques de Mgr Teissier - Alger, 9 décembre 2020
© Kamel Zaït - TV5MONDE
Mis à jour le
11 janvier 2021 à 06:35
par TV5MONDE AFP

L'ancien archevêque d'Alger Henri Teissier sera inhumé, après une cérémonie officielle d'hommages, ce 9 décembre dans l'intimité, dans la Chapelle Sainte Monique de la Basilique Notre-Dame d'Afrique à Alger, à côté du Cardinal Duval. Quelques dizaines de prêtres et de fidèles ont participé la veille, dans la capitale algérienne, à la messe d'obsèques de Mgr Teissier, témoin de la "décennie noire" dans le pays et "tisseur de liens" entre chrétiens et musulmans.

Le cercueil de Mgr Teissier, archevêque d'Alger de 1988 à 2008 et décédé il y a une semaine à Lyon à l'âge de 91 ans, était exposé mardi 8 décembre au cœur de la basilique Notre-Dame d'Afrique, sous un drapeau algérien.

"Son corps comme sa vie appartiennent à la terre et au peuple algérien", a souligné Mgr Paul Desfarges, actuel archevêque d'Alger, saluant un "tisseur de liens, de fraternités" au début de la cérémonie dont l'affluence est restée très limitée en raison de la pandémie. "Il a été le Pasteur d'une église toute entière dédiée à son peuple algérien", avait-il écrit peu après le décès de son prédécesseur.

Mgr Teissier fut le témoin direct des atrocités de la "décennie noire" (1992-2002) qui a vu périr environ 200.000 personnes, dont de très nombreux civils, victimes d'attentats ou de massacres imputés aux groupes islamistes qui ont affronté les forces de sécurité.

"Si, le 29 octobre 1993, lorsque le Groupe islamique armé (GIA) nous a envoyé une lettre pour nous donner l’ordre de quitter le pays avant le 1er décembre, nous étions partis, il n'y aurait plus de chrétiens en Algérie", confiait-il il y a trois ans, un jour de Nöel 2017, au site d'information Middle East Eye.

"Durant les temps sombres, Mgr Teissier est resté en Algérie, témoignant ainsi sa solidarité avec le peuple algérien", a souligné l'ancien ministre et intellectuel Mustapha Cheriff. 

L'assassinat des moines trappistes de Tibhirine par le GIA ou celui de l'évêque d'Oran Pierre Claverie en 1996 auront été "une souffrance, qu'il a gardée jusqu'au bout", a confié le père Christian Delorme, figure du dialogue interreligieux à Lyon.

Au total, 19 prêtres, religieux et religieuses du diocèse d'Alger, aujourd'hui béatifiés, ont été tués dans les années 1990.

Un infatigable artisan du vivre ensemble

Sur les réseaux sociaux, des personnes de toutes confessions ont salué la mémoire d'un "passeur de fraternité", soulignant son amour pour l'Algérie.

Né le 21 juillet 1929 à Lyon dans une famille originaire de Philippeville (actuelle commune algérienne de Skikda), Henri Teissier passe son enfance et une partie de sa jeunesse en Algérie, où son père est officier dans l’armée française.

Après des études d'arabe, de langues orientales puis de sciences islamiques à l'université du Caire, il débute comme prêtre à Alger en pleine guerre (de 1958 à 1962), vicaire dans le quartier populaire de Belcourt.

En 1962, il met sur pied une maison ouverte à la culture arabo-musulmane, au "dialogue avec les Algériens" qu'il dirigera jusqu'en 1972, date à laquelle il devient évêque d'Oran. Il opte en 1966 pour la nationalité algérienne.

"L'Algérie, c'est mon espérance. C'est le lieu où je peux apporter ma petite contribution à la réconciliation et à la fraternité universelles. C'est la part d'humanité qu'il m'a été donné de servir et d'aimer", confiait en 2003 au journal La Croix cet excellent arabisant et spécialiste de l'islam.

Il était très attaché à la défense des chrétiens d'Orient. A la retraite depuis 2012, "il faisait l'aller-retour (entre Lyon et Alger) mais à cause du Covid, il ne pouvait pas revenir", a précisé Mgr Desfarges. Il se préparait à revenir en décembre pour animer une retraite avec l'ensemble des prêtres d'Algérie. 

Tous les témoignages évoquent un prélat d'une grande humilité, chaleureux, intarissable sur l'Algérie et le dialogue entre les religions.

Le père Delorme, le "curé des Minguettes" du diocèse de Lyon, décrit "un homme simple et plein d'humour", qui avait encore "une incroyable énergie". "Il n'arrêtait pas, il devait donner une conférence la semaine prochaine à Blois au sujet du livre qu'il venait de sortir sur l'émir Abdelkader".

En adressant ses condoléances, le premier ministre algérien Abdelaziz Djerad a rendu hommage à "un passionné de l'histoire de l'Algérie" et à "un défenseur des valeurs de tolérance, de coexistence et de dialogue interconfessionnel".
De son côté, l'ambassadeur de France en Algérie, François Gouyette, a salué sur Facebook "un homme de paix".

L'ambassadeur d'Algérie en France, Antar Daoud, le 3 décembre à Lyon, estimait que que c'était "notre deuil à tous, car l’Algérie perd un de ses dignes fils, le pleure et partage la douleur de sa famille, et de tous ceux qui comptaient pour lui et l’apprécient, lui l’inlassable berger de la foi catholique chrétienne, épris d’humanité et pour qui les hommes, quels qu’ils soient, d’où qu’ils proviennent, étaient d’égale valeur".