Algérie : "La faible participation au référendum constitutionnel exprime une sanction pour le président"

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Un homme s'apprête à voter pour le référendum constituionnel, à Alger, en Algérie, le dimanche 1er novembre 2020 (AP Photo/Toufik Doudou)
Mis à jour le
2 décembre 2020 à 12:35
par Anne-Sophie Pieri
La réforme de la Constitution pour une "Algérie nouvelle" comme réponse aux aspirations du mouvement du Hirak n'a à l'évidence pas convaincu. Si le "oui", l'emporte sans surprise, l'abstention record jette une ombre sur la légitimité populaire du président algérien, alors qu'il est actuellement hospitalisé en Allemagne. Pour Saïd Salhi, défenseur des droits humains et vice président de la Ligue Algérienne pour la Défense des Droits de l’Homme, ces résultats illustrent la force du Hirak. Entretien.
 
Dimanche 1er novembre, le référendum constitutionnel l’a remporté à 66,8%, mais boudé par les électeurs. Seulement 23% du corps électoral s'est déplacé. Quels enseignements tirer de ces résultats?

Je retiens d’abord le taux d’abstention historique. 77%. On peut parler là de rejet référendaire. C’est la première fois qu’on a un taux pareil [N.D.L.R : depuis l’indépendance en 1962]. Pour une fois, on peut dire que ce taux reflète la réalité. Le peuple algérien a boudé les urnes et exprimé son rejet non seulement du référendum en lui-même, mais de tout le processus enclenché depuis des mois. Il y a eu un « oui » à 66%, ce sont les chiffres annoncés par l’instance d’organisation des élections, l’ANI, mais il ne représente que 15% du corps électoral. Comment le voir autrement qu’un échec cuisant de la feuille de route imposée par le gouvernement depuis des mois ? 

Quelles conséquences pour le président actuel, Abdelmadjid Tebboune ? Ce vote ressemblait à une quête de légitimité. 

Ce référendum exprime une sanction pour le président. Il a perdu quasiment la moitié des électeurs par rapport aux élections de décembre 2019, où la participation était de 40%. Ce qui est exprimé est un désaveu car la Constitution proposée est celle du président, et du président seulement. On ne sait même pas si elle va être validée par le Conseil constitutionnel. Selon nous, la faible participation doit impliquer l’annulation du processus référendaire. On ne peut pas imposer une Constitution votée par une telle minorité à l’ensemble d’un peuple. D’autant plus que le président est frappé par un déficit de légitimité. Le choix qu’a fait le gouvernement d’un passage en force a été sanctionné. Il doit revenir à la réalité et compter avec le Hirak, devenu un acteur incontournable. Le pouvoir ne peut pas faire comme si le Hirak n’existe pas. Ce qui est sûr, c'est que nous sommes dans un climat d'incertitudes.
 
Saïd Salhi souhaite transformer le Hirak en un mouvement politique structuré

La mobilisation du Hirak sur les réseaux sociaux contre ce référendum et la très faible participation montrent que la révolution n’a pas encore dit son dernier mot ? 

Le Hirak est toujours vivant. Il s’est opposé contre tout le processus enclenché depuis juillet 2019 qui est autoritaire, unitaire, antidémocratique, et qui s’est décliné par de nombreuses atteintes aux droits fondamentaux. Cela a notamment été le cas en pleine pandémie, quand le Hirak a observé une trêve sanitaire pour préserver la santé publique. Le gouvernement a profité de cette crise sanitaire pour essayer d’assassiner, d’enterrer le Hirak, en procédant à de nombreuses arrestations : il y a aujourd’hui plus de 80  détenus d’opinion, et notamment des journalistes comme Khaled Drareni. Mais le Hirak est toujours là. Les résultats d’hier le prouvent, c’est un résultat sans appel. Et c’est sans compter toute une région, la Kabylie, qui a rejeté le vote. Il y a eu zéro vote en Kabylie. 

La quête d’un changement du système est toujours là. "L’Algérie nouvelle" promise par le président est une autre illusion. Il n'y a rien n’est nouveau dans ce système. Les Algériens rêvent d’une Algérie authentique, démocratique, ouverte, pluraliste, avec de nouvelles figures, de nouvelles manières d’exercer le pouvoir. Ce sont aujourd’hui toujours les mêmes. Et d’ailleurs, on revit ce qu’on avait vécu avec Bouteflika. Le verdict renvoie le gouvernement à la case départ, à avril 2019, où nous avions un président malade, des institutions délétères et un peuple toujours en colère mobilisé pour le changement. 

Quelles formes peut prendre le Hirak à l’avenir ?

Depuis mars et la trêve sanitaire, le Hirak a continué à être présent sous d’autres formes que les marches.  Nous avons lancé l’appel 22 (Ou NIDA22, rendu publique le 22 octobre) qui essaye de regrouper la majorité des activités et des acteurs du Hirak autour d’une vision commune. Nous essayons de donner des prolongements politiques au Hirak, de traduire ce rejet en un projet politique consensuel. 

On travaille actuellement sur les réseaux sociaux avec la possibilité de travailler virtuellement. On a fait beaucoup de réunions et consultations. Il y a l’idée d’une conférence nationale consensuelle pour aller vers une feuille de route politique et unitaire. Il y a déjà le manifeste du 22 février qui regroupe des objectifs et des valeurs du Hirak avec un plan d’action sur le terrain. 

Le Hirak a un déficit d’organisation. Il doit faire émerger des propositions politiques et un cadre de concertation et d’échange pour aller vers la solution politique.