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Algérie : la fin de la rente pétrolière ?

L'Algérie est notamment le sixième exportateur mondial de gaz naturel. AP/ Aflred de Montesquiou

Depuis maintenant quatre ans l'Algérie voit ses réserves de change fondre. La faute à un prix du baril de pétrole trop bas pour couvrir les dépenses de l'Etat soucieux de maintenir la paix sociale dans le pays. Les temps fastes semblent révolus. Comment le régime algérien, qui s'est construit sur la rente pétrolière, appréhende ce changement ? Analyse de l'économiste Alexandre Kateb.

Les hydrocarbures représentent aujourd'hui  près de 30% de la richesse du pays. Ils comptent pour 98% des exportations, et rapportent environ 70% des rentrées fiscales de l'Etat. Le niveau de vie des Algériens et la santé économique du pays se calquent aujourd'hui sur les prix du baril de pétrole. Alexandre Kateb est économiste. Il fut un temps membre d'une délégation d'économistes chargés en 2016 par le Premier ministre Abdelmalek Sellal de réfléchir à un nouveau modèle de croissance pour le pays, beaucoup moins dépendant du pétrole et du gaz.
 

Alexandre Kateb est économiste, spécialiste des économies émergentes.
Alexandre Kateb est économiste, spécialiste des économies émergentes.
Libre de droit.

TV5 Monde : En 2014, le baril de pétrole était tombé à 45 dollars contre plus de 100 dollars au début des années 2010. Le gouvernement algérien avait estimé à l'époque qu'une remontée des prix du baril autour de 70 dollars lui permettrait de retrouver un équilibre budgétaire. Or le prix actuel avoisine ce montant et l'Algérie continue de voir ses réserves de change baisser. Elles se sont erodées de plus de 9 milliards de dollars en six mois. Comment l'expliquer ?

Alexandre Ketab : les réserves de change qui étaient proches des 200 milliards de dollars ont fondu de moitié en quatre ans. Le gouvernement, ces derniers temps, a fait le choix d'une politique expansionniste pour tenter de maintenir la paix sociale et la remontée du prix du baril de 45 à 70 dollars est insuffisante pour couvrir toutes ces nouvelles dépenses. On construit des logements, des infrastructures et on distribue des subventions. On relance la dépense publique. Cette politique permet pour l'instant d'assurer un certain calme, et le pouvoir en place pour des raisons politique ne changera pas de trajectoire. Les élections présidentielles ont lieu dans quelques mois en avril prochain. Mais cette politique a des incidences budgétaires énormes et les finances de l'Etat pourraient être à sec d'ici à 24 mois si le gouvernement ne change pas de trajectoire. Le pays fait tourner la planche à billets actuellement. L'inflation est de retour. Le pouvoir actuel se retrouve donc devant un choix difficile, presque impossible. Le gouvernement veut assurer la pérénité financière de l'Etat et aimerait changer de politique budgétaire et mettre fin aux subventions publiques. Mais le risque d'un embrasement social est grand. Les mouvements sociaux de 2016-2017 ont fréiné les plans de rigeur. Il faudrait que le baril de pétrole puisse remonter à près de 100 dollars pour résoudre à court terme les difficultés budgétaires sans déclencher des mouvements sociaux durs. Mais cela ne risque pas d'arriver.

Pourquoi le plan de relance ne permet pas de relancer réellement l'économie du pays et ainsi la rendre moins dépendante des revenus liés à l'hydrocarbure ?

Cela tient à la faiblesse du secteur privé en Algérie. Le pays est nourri exclusivement aux subventions publiques. Les crises successives ont affaibli durablement l'appareil productif privé algérien. Le pays importe et produit peu en dehors des hydrocarbures.Le pouvoir a donc confié à des prestataires étrangers les travaux d'infrastructures, notamment la construction d'autoroutes à des entreprises chinoises. Cet argent public n'a pas donc irrigué le secteur privé algérien et donc l'emploi local et la croissance.

Que faudrait-il donc faire pour développer ce secteur privé algérien ? 

Il faudrait réduire le poids de la dépense publique dans l'économie du pays. Il faudrait libéraliser, privatiser certains secteurs de l'économie. Bref donner une place aux entreprises privées !   Mais est-ce que le gouvernement en a réellement l'envie ? Des personnes haut placés au sein de l'Etat entretiennent des logiques corporatistes.  Et il est très compliqué de se défaire d'une logique de rente. L'argent public fait vivre de nombreuses perosnnes dans le pays.
 

Le gaz algérien est confronté à la concurence russe, américaine et qatari.
Le gaz algérien est confronté à la concurence russe, américaine et qatari.
AP Photo/Alfred de Montesquiou

Le pouvoir central est tenté de développer d'avantage ses exportations d'hydrocarbures, notamment en développant le gaz de schiste dans le sud du pays. Est-ce que cette option peut sortir le pays de l'impasse budgétaire ?

Le développement du gaz de shiste rencontre l'opposition d'une partie des populations locales. En outre l'exploitation de ce gaz demande des investissements lourds. Le gaz de shiste ne pourra être réellement exploité que dans 5 à 10 ans. Les prix du gaz restent très volatiles avec la concurence russe, qatari et américaine. Le pouvoir en place n'a pas cinq ans devant lui aujourd'hui ! Le régime n'est même pas assuré de survivre si le baril monte à 100 dollars.

Que risque t'il d'arriver ? En 1986, les prix du baril de pétrole se sont effondrés, entrainant une recession économique. Deux ans plus tard, les émeutes populaires de 1988 entrainaient la victoire électorale du Front islamique du salut ? Le pays peut-il connaître à nouveau des heures sombres ?

 La population ne veut pas revivre les années noires. Et les Algériens sont assez peu politisés. Le pouvoir doit être fort et  assumer une politique de transition d'une économie dépendante de la rente pétrolière à une économie plus ouverte. Cette transition ne se fera pas sans heurts notamment sociaux. Elle pourrait également changer la nature du régime politque car celui-ci s'est construit sur la rente pétrolière. Un secteur privé pourrait ainsi émerger et le pouvoir en place se verrait obligé de composer avec celui-ci.