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Algérie : un pouvoir peu légal, une mobilisation qui ne faiblit pas, une opposition divisée

Mobilisation contre le régime à Alger le 5 juillet, jour de la fête de l'indépendance.

Alors que le président par interim, dont le mandat expirait ce 9 juillet, a vu sa mission prolongée avec la bénédiction du chef de l’armée, les Algériens se préparent à un vingt et unième vendredi de mobilisation contre le régime toujours en place. Assez dépassée et morcelée, une opposition tente de s’organiser.

Il est dit que l’Algérie ne restera pas un jour sans maître. Ahmed Gaïd Salah, chef d'état-major de son armée et homme fort de ce qu’il reste du régime, a réaffirmé fermement ce 10 juillet le soutien de l'institution militaire au président Abdelkader Bensalah. Quoique non élu, ce dernier reste à la tête de l’État en l'absence d'élection présidentielle. Pour une durée, autrement dit, indéterminée. Étrange situation.

Une tête de l’État peu légitime

Si cette prolongation s’appuie sur l’assentiment du Conseil Constitutionnel, elle n’en reste pas moins d’une validité juridique douteuse. Car la Constitution, elle, n’est pas si floue. Son article 102, qui a servi de base à l’intérim de Bensalah, le limite explicitement à 90 jours « au maximum ». Il s’achevait donc ce 9 juillet.

► Voir : L’Algérie au bord du vide institutionnel

A Alger, en avril dernier.<br />
<sup><sub>(AP Photo/Anis Belghoul)</sub></sup>
A Alger, en avril dernier.
(AP Photo/Anis Belghoul)

« Abdelkader Bensalah ne peut plus se prévaloir, constitutionnellement du moins, de la qualité de chef de l’État. Du coup, la légitimité constitutionnelle de Bensalah pourrait être plus que jamais remise en cause », estime Arab Chih dans le quotidien Liberté. Et cela même si le dit « prolongé » s’est engagé, pour organiser enfin cette présidentielle, à un dialogue sans intervention de l’État ni de l’armée.

La question de sa légitimité et de sa légalité ne relève pas de la simple casuistique ni n’intéresse les seuls juristes. Cinq mois après le début du mouvement de contestation et trois mois après le congédiement d’Abdelaziz Bouteflika, la pression de la rue reste toujours aussi forte. Le vingtième vendredi de manifestations, qui coïncidait ce 5 juillet avec la fête de l’indépendance, a été marqué par une mobilisation record à Alger, mais aussi dans les grandes villes du pays. Et ce 9 juillet, le vingtième mardi des étudiants (qui fait, chaque semaine, écho aux rassemblements du vendredi) s’est un peu durci avec un slogan particulièrement prisé : «Faragh doustouri, solta l’echaâb !» (Vide constitutionnel, pouvoir au peuple).

Message peu apprécié du général Gaïd Salah, qui s’est empressé de brandir l’un des arguments inusables du régime : la main de l’étranger. Les « slogans mensongers, (...) comme réclamer un État civil et non militaire », constituent « des idées empoisonnées (…), dictées par des cercles hostiles à l’Algérie et à ses institutions », a t-il déclaré. Contre ceux qui accusent l’armée de nourrir des intentions ambiguës, il assure que « tous les efforts qu’a consentis l’institution militaire jusque-là sont des efforts qui respectent essentiellement l’intérêt suprême de la patrie ». La prochaine présidentielle sera, promet-il, « le premier fruit constitutionnel et légal » devant apporter les « solutions » aux « problèmes » du pays.

Mobilisation et répression

Pour une grande partie des Algériens, l’armée et son chef font pourtant justement partie des « problèmes ». De rassemblement en rassemblement, les manifestants refusent inlassablement que ceux-ci et, d’une façon générale, le « système » en place, organisent l'élection présidentielle.

À Alger, le 5 juillet 2019.<br />
<sup><sub>(AP Photo/Toufik Doudou)</sub></sup>
À Alger, le 5 juillet 2019.
(AP Photo/Toufik Doudou)

Avec une constance ferme, ils réclament le départ de tous les anciens soutiens de l'ex-dirigeant, cramponnés depuis vingt ans dans les allées du pouvoir. L’absence de candidats à un scrutin initialement prévu le 4 juillet – et annulé de ce fait - donne la mesure du trouble qui règne dans la classe politique.

La répression contre d’anciens maîtres du pays accusés de corruption - mais qui frappe, en réalité, surtout le clan ennemi de Gaïd Salah - a fait tomber ces derniers jours deux nouvelles têtes : Djamel Ould Abbes, ancien Secrétaire général du FLN (le parti longtemps au pouvoir), ancien ministre, et Saïd Barkat, également ancien ministre de Bouteflika. Tous deux sont emprisonnés pour « dilapidation de deniers publics ».

Le camp de la mobilisation, cependant n’est pas épargné. L’une de ses revendications est désormais l'arrêt des arrestations, qualifiées par l'ONG Amnesty International d'« attaque flagrante contre la liberté d'expression ». Le 5 juillet, de nombreux manifestants affichaient des tee-shirts « Libérez (Lakhdar) Bouregaâ », en référence au célèbre vétéran de la guerre d'indépendance, incarcéré quelques jours plus tôt pour « atteinte au moral des troupes ». Les protestataires appellent également à libérer les personnes emprisonnées pour avoir brandi le drapeau berbère, interdit par Gaïd Salah.

Une opposition morcelée

Bien que largement dépassés par les événements, différents courants d’opposition tentent de s’organiser dans le tumulte. Un Forum national du dialogue s’est ainsi réuni le 6 juillet dans la banlieue d’Alger. Quatre-vingt participants, environ, représentant surtout des partis traditionnels (dont celui d’Ali Benflis, ex-candidat contre Bouteflika, des islamistes, mais non deux formations d’opposition historiques, FFS et RCD), des syndicats et associations.

Le forum du dialogue national, le 6 juillet 2019.<br />
<sup><sub>(AP Photo/Toufik Doudou)</sub></sup>
Le forum du dialogue national, le 6 juillet 2019.
(AP Photo/Toufik Doudou)

Ils se sont accordés sur la perspective d’élections présidentielles sous conditions : entre autres, la libération de tous les détenus politiques et d’opinion ; la formation d’un gouvernement de « compétences nationales ». Ils refusent la discussion avec le « clan Bouteflika » déchu mais ne repoussent pas, contre la voix des manifestants, le dialogue « inclusif » proposé par Abdelkader Bensalah. « Je m’efforce de croire à la bonne foi du pouvoir, mais ce n’est pas évident, résume un intervenant, l’universitaire Mohand Arezki Ferrad. Si les choses restent en l’état, je ne serais pas concerné par le dialogue à venir ».

Une autre alliance s’est également constituée, moins conciliante : les Forces de l’alternative démocratique. Elle regroupe des partis de gauche, dont le FFS (Front des forces socialistes, fondé par Hocine Aït Ahmed, influent dans la population kabyle) ou le PT (Parti des travailleurs, trotskiste, dirigée par l’ex-candidate à la présidentielle Louisa Hanoune, mise en prison par le « nouveau » régime). Exigeant aussi la fin de la répression et la libération des prisonniers politiques, elle refuse pour sa part tout compromis avec le pouvoir en place, lui dénie la légitimité pour organiser la présidentielle et réclame l’élection d’une assemblée constituante.

Nettement plus en phase, à cet égard, avec l’esprit de la rue, elle est cependant bien loin de la représenter dans le contexte de rejet qui frappe, sans grande distinction, l’ensemble du monde politique relevant du passé.

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