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Avec "La discrétion", Faïza Guène veut "réparer l'offense de l'oubli"

Dans son roman, "La discrétion", Faïza Guène revient sur l'histoire de sa mère, depuis son enfance en Algérie sous l'ère coloniale.  ©Nora Noor

Avec son sixième roman, "La discrétion", paru aux éditions Plon, Faïza Guène rend hommage aux mères immigrées du Maghreb, de l’Algérie plus particulièrement, et à la sienne. Une histoire singulière qu’elle replace naturellement dans la grande Histoire de France.

Publiée pour la première fois à l’âge de 19 ans, Faïza Guène est entrée dans la littérature par un “heureux accident”, comme elle aime à le dire. C’est un de ses professeurs de lycée qui contacte une amie éditrice en lui donnant les trente pages d’une nouvelle écrite par la jeune fille.

"Kiffe kiffe demain", son premier roman sort en 2004, se vend à plus de 400 000 exemplaires, et sera publié dans 26 langues. La jeune femme fait sa place dans le paysage littéraire français, et n’a eu de cesse depuis, de raconter dans ses romans le quotidien de familles immigrées, ainsi que leurs rêves. 

"La discrétion", entre colère réprimée et dignité bafouée

<em>"La discrétion" </em>est le sixième roman de Faïza Guène, sorti aux éditions Plon le 27 août 2020
"La discrétion" est le sixième roman de Faïza Guène, sorti aux éditions Plon le 27 août 2020
© Éditions Plon

Dans "La discrétion", elle pose son regard plein de douceur sur Yamina Taleb, 70 ans, vivant à Aubervilliers en banlieue parisienne, en compagnie de son mari, Brahim, ancien maçon, et ses enfants, Malika, Hannah, Imane et Omar. La vieille dame est effacée, discrète, et refuse de hausser la voix face aux humiliations du quotidien. Ses enfants ne le comprennent pas et pour certains d’entre eux, la colère prend le dessus.

Les souvenirs lancinants de Yamina enfant, puis adolescente, jeune adulte en Algérie et à son arrivée en France, rythment le récit du quotidien de la famille Taleb. Yamina est née en Algérie, sous l’ère coloniale et le roman "La discrétion" raconte son histoire, entre une colère réprimée et une dignité bafouée. 

FaÏza Guène a mûri l’idée de ce roman, parti d’un texte écrit et lu pour la radio. “Dans ce texte court, je racontais déjà l’histoire d’une femme, une mère exilée”, explique-t-elle. Elle y évoquait également le sort de son mari, mort en France, et le rapatriement de son cercueil en Algérie. “J’ai écrit cette phrase : ‘Mort de discrétion’. Au moment où je l'ai lue à voix haute, cela m'a remuée, comme un choc très fort en moi qui m’a amenée à écrire ce roman”, poursuit-elle. 

Je n’ai pris conscience que tardivement de l’infériorisation provoquée par cette discrétion.Faïza Guène, romancière

La jeune femme prend alors conscience du poids de ce mot, de ce qu’il a représenté pour ses parents. “À l’adolescence, j’ai commencé à voir mes parents confrontés au mépris des médecins, de l’administration. Je ne mettais pas de mot dessus, ça me faisait mal, ça me mettait en colère. Je percevais en revanche leurs sacrifices pour nous. Je n’ai pris conscience que tardivement de l’infériorisation provoquée par cette discrétion”, confie la romancière. 

C’est ce quotidien de Yamina Taleb qui ne perçoit pas cette violence, ou refuse de se laisser atteindre que Faïza Guène réussit à dépeindre. La colère, sourde, a été transmise à ses enfants qui ne la comprennent pas toujours. La cause en est souvent le silence de leurs parents, les non-dits. 

Un récit familial

Pour mieux comprendre cette révolte, que les enfants de l’immigration post-coloniale ont vécue, la romancière a questionné sa mère, son inspiration pour le personnage de Yamina.

Je lui ai demandé quel était son premier souvenir d’enfance en Algérie. [...] Sa réponse m'a fait prendre conscience qu'elle n'en avait pas vraiment eu.
Faïza Guène

Dans "La discrétion" Faïza Guène raconte un événement terrible de l’enfance de Yamina en Algérie, durant la colonisation. Des militaires français font irruption dans la maison familiale où le grand-père et le petit frère de Yamina, alors nourrisson, sont les seuls hommes présents. L’un des militaires pointe son fusil sur le front du bébé, le considérant comme une future menace, avant de renoncer à l’abattre.

Ce récit glaçant est un souvenir de la propre mère de Faïza Guène, qu’elle lui a raconté, comme si de rien n’était. “Je lui ai demandé quel était son premier souvenir d’enfance en Algérie. Je m'attendais à quelque chose de plus joyeux. Sa réponse m'a fait prendre conscience qu'elle n'en avait pas vraiment eu”, raconte-t-elle. En discutant avec sa mère, elle lui livre alors plus de détails. “Elle a réalisé à ce moment-là que ce n’était pas si anodin. Je n’avais pas envie de la faire souffrir en remuant des choses difficiles mais en même temps, je pense qu’elle a aussi réalisé l’importance de raconter ces choses-là”, confie l’auteure. 

Petit à petit, en commençant l'écriture de son roman, la jeune femme archive les souvenirs de sa mère, qui se livre de plus en plus. Son enfance sans son père, la famine, l’indépendance de l’Algérie, la fierté, puis le mariage et l’exil vers un pays gris, qu’elle a du mal à considérer comme chez elle.

Extrait de "La discrétion" de Faïza Guène.  Douar d’Atochene, Province de Msirda Fouaga. Algérie, 1954

Celui qui semble être le chef crie : Et vos maris ? Ils sont où vos maris ? 

L’une après l’autre, les femmes répondent exactement sur le même ton : Franssa, ce qui paraît agacer l’officier, qui a vidé nerveusement un sac en toile de jute de son charbon, en plein milieu de la chambre.
Alors que les soldats quittent les lieux, l’un d’entre eux, le plus jeune, s’arrête devant Jeddi Ahmed et contemple Moussa un long moment. Le bébé a l’air complètement hébété dans les bras du vieillard. Le jeune soldat saisit lentement son arme et sans détourner les yeux la pointe sur le front du nourrisson.

Le grand-père se raidit à peine, sa connaissance des hommes lui dicte d’éviter tout geste brusque. Rahma, toujours immobile contre le muret, observe la scène et se retient de hurler de son cri de mère qui pourrait fêler la montagne, elle se retient de se jeter sur le soldat et de lui mordre le cou jusqu’au sang.

Jeddi Ahmed la regarde en biais, et tout dans ce regard la fait renoncer à son projet de rébellion. Le vieil homme tente d’attendrir le militaire : Non, s’il vous plaît, un peu de pitié, ce n’est qu’un bébé.Le soldat a vu en Moussa un futur danger, une menace pour sa propre vie. Il a dit à Jeddi Ahmed : Un bébé ? Ouais, tu parles ! Un bébé qui va grandir et qui va devenir un fellag ! 

Il finit par baisser sa mitraillette. Par miracle, le jeune Français a retrouvé ses esprits. Tandis que le convoi de jeeps s’éloigne enfin, Rahma perd connaissance aux pieds de Yamina, qui, calmement, lui apporte de l’eau sucrée pour la faire revenir à elle.

L’enfance de Yamina est déjà terminée.

Faïza Guène peut ainsi compléter les histoires entendues, enfant, et prendre conscience de l’étendue de sa lignée. “Les choses se disaient de manière détournée pendant mon enfance. Ma mère parlait avec beaucoup d’admiration, et de facilité, de mon grand-père moujahid (résistant), mais sans me dire comment elle avait vécu cela. C’est ce que j’ai voulu mettre dans ce roman”, explique-t-elle.

Plus jeune, Faïza Guène se souvient de la révolte qu’elle avait en elle, à l’instar des enfants de Yamina, dans le livre. “Je ne savais pas le formuler à l’époque, mais je me demandais comment, avec tout ce qu'ils ont vécu, n’ont-ils pas la haine ? Comment avaient-ils encore tout de même ce respect, cette déférence ? Pourquoi cette discrétion, alors qu’ils avaient vécu tout cela ?”, s’interroge-t-elle. 

La discrétion, une forme de résistance

Dans ce roman, Faïza Guène montre cette discrétion comme une force venant de ces mères et pères immigrés. “J'ai compris que c'était aussi une forme de résistance, de se mettre au dessus de ces humiliations, de ce mépris. Je vois maintenant la noblesse dont ils ont fait preuve”, réalise-t-elle. “Je me l’explique aussi par le fait qu'ils n'ont pas imaginé rester là toute leur vie. L'attente de ce retour qui n'arrive jamais les a fait tenir”, explique-t-elle.

“Pour eux c’était un instinct de survie, mais ils ont eu aussi l’instinct de protection pour nous, leurs enfants. C’était aussi un acte d’amour incroyable”, admet-elle. Elle raconte Yamina Taleb avec un coeur qui “déborde de sentiments” pour ses enfants. “Il déborde comme la Méditerranée” , écrit-elle dans son roman.

Mais malgré cet amour trop gros pour un seul coeur de mère de famille, ses enfants ressentent un véritable mal-être, chacun à sa manière. La colonisation, la guerre d’indépendance, l’exil, et les humiliations transmettent d’une manière ou d’une autre des traumatismes refoulés. “Je crois beaucoup à ce qu'on appelle la mémoire génétique, ou les traumas transgénérationnels. On hérite de choses qui ne nous sont pas racontées. C’est très fort et cela nous fait deviner la douleur, les sacrifices, c’est dans notre chair. Ces choses s’expriment parfois par le corps”, détaille Faïza Guène.  

C’est pour réparer ces blessures et surtout pour inscrire dans le marbre l’histoire de ces pères et de ces mères, que la romancière a voulu écrire cet ouvrage. “Nous, leurs enfants avons besoin d’entendre leurs histoires, car elles font partie de notre processus de construction”, explique-t-elle. “Quand ma fille lira ce livre plus tard, j'ai envie qu'elle sache de quelle lignée elle est issue, qu’elle en soit fière”, avoue-t-elle. "Ses enfants, eux, ils savent qui elle est, et ils exigent que le monde entier le sache aussi", écrit-elle à propos de Yamina. Faïza Guène s'en charge.

"La discrétion", c'est un relais de mémoire pour l’auteure elle-même qui encourage régulièrement ses lecteurs, issus de cette immigration à questionner leurs parents, à les faire parler, à transmettre leurs récits pour les générations à venir. “À chaque génération, il y a des histoires qui se perdent et si on ne fait pas ce travail-là, il y a des chances qu’elles ne deviennent de que de vieilles légendes”, déplore-t-elle. 

Une certaine Histoire de France

Ancrer ces histoires dans l'Histoire de France une bonne fois pour toutes, c'est la volonté profonde de Faïza Guène. Les récits de Yamina Taleb et sa famille font partie du patrimoine français. "C'est très important pour nous de se situer là. C'est très important pour moi de dire que nous sommes liés à cette histoire, il faut l'accepter, il faut l'admettre", insiste-t-elle. Encore aujourd'hui, selon la jeune femme, ces existences sont exclues du roman national. "La majorité dominante a parfois l'impression qu'il s'agit d'une histoire qui est étrangère. Alors que nous faisons partie de l'Histoire française. C'est peut-être révolutionnaire de dire cela, mais ça l'est", s'exclame l'auteure. 

Messaouda Dendoune avec son fils Nadir, le réalisateur du film "Les figues en avril". Le titre est tiré d'un voyage en Australie qu'ils ont fait ensemble. Messaouda Dendoune voit alors l’Algérie partout autour d’elle. Par exemple dans les figues de barbarie (<em>karmous</em> au Maghreb) que l’on peut y manger en avril, alors qu'en Kabylie il faut attendre juin... 
Messaouda Dendoune avec son fils Nadir, le réalisateur du film "Les figues en avril". Le titre est tiré d'un voyage en Australie qu'ils ont fait ensemble. Messaouda Dendoune voit alors l’Algérie partout autour d’elle. Par exemple dans les figues de barbarie (karmous au Maghreb) que l’on peut y manger en avril, alors qu'en Kabylie il faut attendre juin... 
(c) MILLERAND

L'aspect nouveau depuis quelques années c'est de mettre la lumière sur ces femmes, mères immigrées et les montrer pour ce qu'elles sont, ont été. Des petites filles avec des rêves, des ambitions ; des femmes à part entière.
En 2018, le journaliste Nadir Dendoune sortait un superbe documentaire sur sa mère, Messaouda Dendoune, "Des figues en avril". Sorti sans distributeur, le film rencontre un grand succès auprès d'un public qui s'est reconnu, qui a reconnu sa mère, sa grand-mère en voyant Messaouda. Le réalisateur avait déjà la même démarche d'inscrire sa mère, comme toutes les mères immigrées, dans l'Histoire : "Maintenant ce film fait partie du patrimoine français. On a un film d’une heure sur une vieille dame de 82 ans pauvre, qui parle kabyle, qui est analphabète. La mettre à l’écran c’est révolutionnaire. Messaouda Dendoune, c’est elle, la France", disait-il à l'époque.

Il faut surtout réparer l'offense de l'oubli.
Faïza Guène

La romancière appuie ce propos en admettant que  cette vision a d'abord échappé aux enfants de ces mères immigrées : "Nous-mêmes n'avions pas forcément conscience à quel point elles ont oeuvré, car elles ne sont pas inscrites dans cette histoire de reconstruction. Elles sont hors du pouvoir économique. Nos pères étaient des ouvriers. D'une certaine manière ils sont liés à l'histoire de la classe ouvrière en France, même si leur rôle a été minoré", explique-t-elle. En racontant aussi la colonisation en Algérie, Faïza Guène tient à rappeler que l'histoire de l'immigration algérienne en France n'a pas commencé avec le regroupement familial : "Ce n'est pas un hasard si nos parents sont ici. L'histoire qui nous a conduits ici c'est la destination. Intéressons-nous au chemin qui nous y a amenés", prévient-elle. 

Des récits universels

Rendre publics ces récits, en faire des livres, laisser des traces de leur passage avec honneur, Faïza Guène ne cesse d'en rappeler l'importance. Elle qui, en voyant son premier livre publié à 19 ans, était émue de voir le nom de son père sur un livre veut aller plus loin. "Écrire leur nom sur un livre, cela dépasse l'aspect personnel pour moi. Je veux pouvoir leur rendre justice, lutter contre cet effacement qui a lieu, afin que leurs noms soient inscrits quelque part. Sinon leurs noms seront juste écrits sur leur tombe au bled", confie-t-elle.  Réparer l'offense comme elle l'écrit dans ce roman. "La principale offense c'est cela. Ce n'est pas que le médecin qui a mal parlé. Il faut surtout réparer l'offense de l'oubli", explique la romancière. 

La vie de ces parents immigrés, et l'impossibilité du retour dans un pays dévasté par la colonisation et la guerre renvoient à la romancière l'image d'un mythe bien connu : "Je pense souvent à Ulysse et le mythe du retour. Nos pères ont été des Ulysses du 20ème siècle. En regardant cette image avec empathie, on comprendra aisément que c'est un miracle qu'ils aient réussi à faire tenir notre génération debout", détaille-t-elle. Elle poursuit : "C'est un miracle qu'on soit en capacité de se révolter intelligemment, en écrivant des livres, en faisant des films, parce que c'est vraiment une injustice sans nom qu'ils ont vécue".

Et cela passe par l'acceptation de l'universalité de ces histoires. Faïza Guène aime à rappeler une citation de Léon Tolstoï à ce sujet : "Si tu veux parler de l'universel, parle de ton village""À nous de sortir de la culpabilité qui nous est imposée par le système dominant dès que l'on choisit nos sujets", explique-t-elle.
Elle assume pleinement, telle Toni Morrison, écrire avant tout pour ceux et celles qui lui ressemblent. "Le communautarisme en France est un gros mot. Tu as l'impression d'être du mauvais côté si tu dis 'J'écris d'abord pour les miens'. Alors que c'est tout le contraire. Parle de ton village, tu parleras au monde entier", conclut-elle.

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