Burkina Faso : "La France constitue le parfait bouc émissaire"

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Burkina Faso : "La France constitue le parfait bouc émissaire"   (1)
À Kaya au Burkina Faso, des manifestants bloquaient un convoi militaire français et demandaient le départ des troupes françaises du pays.
Reuters
Mis à jour le
21 novembre 2021 à 16:06
par Margot Hutton
Un convoi militaire français est resté bloqué par des manifestants à Kaya, au Burkina Faso. Est-ce lié à un sentiment anti-français ? L'enseignant-chercheur en économie politique François Giovalucchi estime qu'il est encore trop tôt pour répondre à cette question, mais donne des pistes pouvant expliquer ce geste. Entretien.

Les 18 et 19 novembre, un convoi militaire français s'est retrouvé bloqué à l'entrée de la ville de Kaya, au Burkina Faso. La raison ? Des jeunes manifestaient pour le départ des troupes françaises. Est-ce l'expression d'un sentiment anti-français de la part des manifestants ? François Giovalucchi, enseignant associé à l'Université Catholique de Madagascar et co-auteur avec Thierry Vircoulon de l'article "L'aide française a développement entre Kaboul et Bamako, Nouveaux défis et vieilles recettes", publié en novembre 2021 dans la revue Esprit, reste prudent. Pour lui, il est difficile de se prononcer sur la nature de la protestation par manque de recul. Mais plusieurs facteurs peuvent expliquer cette colère.  

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TV5MONDE : Comment expliquer les récentes protestations contre la présence militaire française au Burkina Faso ? 

François Giovalucchi, enseignant chercheur en économie politique : C’est assez délicat parce que nous ne connaissons pas exactement la nature de ce mouvement. On ne sait pas qui sont les gens qui ont bloqué le convoi. Traditionnellement, il n’y a pas de grand sentiment anti-français au Burkina Faso. 

Il y a un certain nombre de facteurs qui peuvent l’activer. Le procès de l’assassinat de Thomas Sankara, fait qu’un certain nombre de personnes s’interrogent sur un possible rôle de la France dans l’assassinat de cet ancien président, qui reste très populaire auprès des jeunes. 

Il n’y a pas de terrain fortement anti-français, mais il y a une conjonction de facteurs.François Giovalucchi, enseignant-chercheur

Fort heureusement, quand Blaise Compaoré a été mis à bas par un mouvement populaire, la France ne l’a pas soutenu elle l’a simplement exfiltré. Même si Compaoré était l’un de ses plus proches amis dans la région. Tout cela fait qu’à priori, il n’y a pas de terrain fortement anti-français, mais il y a une conjonction de facteurs. 

(Re)lire : Que devient Blaise Compaoré le principal accusé dans le procès de l'assassinat de Thomas Sankara ?

TV5MONDE : Pourquoi la France est prise à parti ? 

François Giovalucchi : Ce que l’on voit souvent dans la région, c’est que lorsqu’il y a un échec gouvernemental majeur, on cherche des raisons et on cherche un bouc émissaire. La position de la France fait qu’elle se constitue en parfait bouc émissaire en revendiquant une responsabilité particulière dans la région. Elle donne le sentiment qu’elle s’accroche et qu’elle veut continuer à jouer le rôle de grande puissance qu’elle n’est plus. 

À partir du moment où la France veut jouer un rôle particulier, les gens s’interrogent.
François Giovalucchi, enseignant-chercheur

Par exemple, elle revendique une responsabilité particulière au Sahel, ce qui l’a conduite à mener l’opération Barkhane, alors que les pays européens sont très en arrière de la main et que les alliés américains fournissent simplement du renseignement et de la logistique. À partir du moment où la France veut jouer un rôle particulier, les gens s’interrogent. Sans le vouloir, la France s’est placée dans la position de s’offrir en bouc émissaire.  

TV5MONDE : Est-ce que ce genre d’événement s’était déjà produit par le passé ? 

François Giovalucci : Ça me semble assez nouveau. Quand le régime de Compaoré a chuté en 2014, on n’a pas eu l’impression qu’il y ait eu un sentiment anti-français aussi fort que ça. Ce n’est pas comparable avec ce qu’il s’est passé en Côte d’Ivoire pendant la crise ivoirienne. 

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Mais c’est aussi ce qui est extrêmement inquiétant : même dans des pays où il n’y a à priori pas de terrain très propice à ce sentiment, il semble se répandre. Pour avoir la réponse à cette question, il faudrait savoir si les manifestants sont représentatifs d’un mouvement de plus grande ampleur. Pour l’instant, on a trop peu d’éléments sur le sujet. 

On voit un émerger un discours assez complotiste selon lequel la main de la France serait derrière tous les problèmes. François Giovalucchi, enseignant-chercheur

Il y a aussi sans doutes un effet de réverbération avec ce qu’il se passe au Mali où il y a un net sentiment anti-français. Mais aussi, il y a souvent des assertions qui reviennent selon lesquelles la France serait derrière les mouvements djihadistes, ce qui est assez inquiétant. On voit un émerger un discours assez complotiste selon lequel la main de la France serait derrière tous les problèmes. 

TV5MONDE : En 2020, vous écriviez "la stigmatisation d’un tiers prospère sur la crise politique et signe la fin des grands récits." Est-ce que cela signifie qu’il faut stigmatiser la France pour espérer propspérer ? 

François Giovalucci : Après les indépendances, il y a un certain nombre d’idéologies du développement. Il y a eu le panafricanisme, des expériences de nature socialistes comme celle de Sankara. Tout cela a échoué. On est entrés dans l’ère de la bonne gouvernance parce que c’est le récit qu’ont tenté d’imposer les bailleurs de fond. Mais on voit bien que ça ne fait pas rêver. 

(Re)lire : Qui était Thomas Sankara, l’icône panafricaine de la lutte contre les impérialismes ?

On est dans un certain vide politique, peut être comparable à ce que l’on voit en France. Et quand on est dans un vide politique, on a intérêt à chercher des boucs émissaires. Je pense que le dialogue qui a été organisé entre le président Macron et les supposés représentants de la jeunesse Africaine, par-dessus la tête des chef d’État africains, met à la fois la France dans une position délicate vis-à-vis de ces chefs d’État et ne permet pas pour autant de conquérir les cœurs des jeunes. Les jeunes sélectionnés pour parler avec le président Macron avaient des profils très particuliers liés à l’entreprenariat. Je ne suis pas sûr qu’ils soient représentatifs de quoi que ce soit. Le fait d’organiser un dialogue donne toujours le sentiment que la France s’accroche, qu’elle cherche à plaire. 

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Idem, lorsque le président Macron se fait l’avocat de l’Afrique pour le traitement de la dette, les gens se demandent ce qu’il a derrière la tête. Il faut comprendre qu’on est arrivés à un degré de défiance qui fait que toute prise de parole est soupçonnée. C’est aussi le cas avec l’aide au développement : même si une partie de cette aide est détournée, celle destinée à améliorer le quotidien des populations est perçue comme un soutien au régime plus que comme une aide aux populations.