Burkina Faso : un exemple démocratique malgré un contexte sécuritaire dégradé

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Burkina Faso : un exemple démocratique malgré un contexte sécuritaire dégradé (1)
Le président Roch Marc Christian Kaboré s'adresse à ses partisans, à Ouagadougou, après avoir appris sa réélection à la tête du Burkina Faso, le jeudi 26 novembre 2020.
AP Photo/Sophie Garcia
Mis à jour le
11 janvier 2021 à 06:35
par Malik Miktar

Réélu dès le premier tour selon la Commission électorale ce 26 novembre, le président du Burkina Faso, Roch Marc Christian Kaboré, a tendu la main à l’opposition, qui conteste les résultats sans remettre en cause l'État de droit. Le pays est loin d'un scénario de crise politique, qui hante certains de ses voisins et ce, malgré un contexte sécuritaire dégradé et une transition récente.

Le président Roch Marc Christian Kaboré s’est imposé dès le premier tour de la présidentielle, avec 57,87% des voix selon les résultats provisoire et s’engage donc pour un second mandat. 

Une victoire qui était attendue, même si, le "coup KO" n’était pas forcément évident pour Gilles Yabi, fondateur de WATHI, le  Think Tank citoyen de l'Afrique de l’Ouest : "Cette victoire était attendue dans la mesure où les présidents sortants gagnent quasiment systématiquement les élections présidentielles". Rien à voir pour autant avec les cas voisins récents ivoirien et guinéen. 

Un contexte sécuritaire au centre des préoccupations 

Une victoire, qui s’explique donc d’un point de vue systémique, mais qui est également liée à la crise sécuritaire au Burkina Faso : "Les électeurs ont sûrement préféré opter pour la stabilité dans un tel contexte et face à une alternative politique qui pouvait difficilement produire de meilleurs résultats tout de suite", ajoute Gilles Yabi.

Pourtant, le bilan de Roch Marc Christian Kaboré, en terme de sécurité, faisait partie des points très largement décriés durant son premier mandat : "Il ne peut clairement pas se glorifier d’avoir réussi en matière de sécurité au Burkina Faso", confirme Gilles Yabi.

Mais il est difficile d’imputer cette situation au seul président sortant burkinabé : "Cette dégradation sécuritaire a commencé immédiatement, lors de sa prise de pouvoir, qui suivait une insurrection et une transition qui ont déstabilisé le pays et son appareil sécuritaire. C’était aussi le résultat de la gestion sous Blaise Compaoré et la population a dû en tenir compte", précise Gilles Yabi. 

Blaise Compaoré n’est jamais très loin

Fait remarquable, l’héritage de Blaise Compaoré est pour la première fois depuis la chute de l'ex-président en 2014, présent dans la compétition politique, avec un résultat éloquent. Car Eddie Komboïgo, candidat du CDP (Congrès pour la démocratie et le progrès), parti fondé par Compaoré, est arrivé en deuxième position avec un peu plus de 15% des voix. Le signe que le discours de l’ancien chef d’État perdure, malgré son exil en Côte d’Ivoire. 

Une nostalgie qui s’expliquerait par la nature même du régime de Compaoré, selon Gilles Yabi : "Lorsque vous avez un régime semi-autoritaire en place, devenu formellement démocratique, tout en gardant sa nature réelle, l’influence de celui qui l’incarnait, donc Blaise Compaoré, ne peut pas disparaître aussi rapidement. Il a toujours des soutiens au sein de la société et une partie de l’électorat burkinabé a sûrement eu l’impression que Blaise Compaoré avait, lui, la capacité d’au moins maintenir la sécurité, précisément parce que son régime était, dans son essence, militaire. Compte tenu de la forte dégradation de la sécurité dans le pays, une partie de la société a la nostalgie d’un Compaoré qui serait plus fort".

La deuxième explication, réside, elle, dans le fait que le parti de Blaise Compaoré, qui a gouverné pendant longtemps, dispose de ressources et a une implantation non négligeables, qui expliquent que le CDP perdure, malgré le départ de Blaise Compaoré. C’est ainsi qu’Eddie Komboïgo a récupéré cet appareil imbriqué dans le paysage politique et a bénéficié de ses avantages. 

Une main tendue à l’opposition 

Si la victoire de Roch Marc Christian Kaboré a été annoncée par la Ceni dès le premier tour, elle n’en reste pas moins contestée par l’opposition, même si plusieurs de ses membres ont tenu à féliciter le président. 

Pour Gilles Yabi, cette réaction de l’opposition est "très positive, surtout au vu du contexte dans la région d’Afrique de l’Ouest cette année. C’est un symbole fort de voir que l’opposition a globalement félicité le président". 

Certes, les membres de l’opposition n’ont pas manqué de dénoncer de graves insuffisances dans l’organisation de l’élection. Mais selon Gilles Yabi, ces derniers "estiment tout de même que la victoire de Roch Marc Christian Kaboré est contestable, même s’ils l’ont félicité. Cela témoigne de l’importance, en démocratie, du comportement individuel et d’une forme d’éthique, indispensables pour donner des signaux à l’ensemble de la société, que la bataille politique n’empêche pas d’avoir de l’élégance", ajoute-t-il. 

Dans la foulée de la proclamation de sa victoire par la Ceni, le chef d’État a affirmé qu’il sera "le président de tous les Burkinabé", avant d’appeler à une "concertation permanente" et au dialogue. Une main clairement tendue à l’opposition. S’il y a des recours de cette dernière, Gilles Yabi pense d’ailleurs qu’ils "viseront davantage la Commission électorale que le camp présidentiel". Cela pourrait aboutir à une réévaluation du processus électoral, sur le plan technique, organisationnel et logistique, qui pourrait être "souhaitable au vu des défaillances qu’il reste à corriger", selon le fondateur de WATHI. 

Un chantier immense pour le président sortant

Des défis immenses attendent Roch Marc Christian Kaboré, le principal reste très clairement l’urgence de la restauration de la sécurité dans le pays. Le Burkina Faso est en proie, depuis 2015, à des attaques jihadistes récurrentes qui ont fait au moins 1 200 morts et plus d'un million de déplacés. "Mais au-delà de la lutte contre les groupes armés terroristes, notamment dans la zone des trois frontières (avec le Mali et le Niger), il y a une approche plus nationale qui doit viser à reconstruire le lien et le tissu social, de façon à éviter les violences entre groupes armés plutôt communautaires", confie Gilles Yabi.

Cela n’empêche pas une partie des électeurs, notamment ceux qui sont éloignés des zones de grave insécurité, d’être préoccupée par les questions de l’emploi ou encore de l’économie. D’ailleurs, la crise sécuritaire a une influence sur ces défis, notamment à cause des déplacements occasionnés au sein du pays : "Cela veut dire qu’il faut mobiliser plusieurs ressources pour s’occuper des déplacés, qu’il faut les nourrir, les loger, permettre aux enfants d’aller à l’école, etc", précise Gilles Yabi. L’aspect sécuritaire ne doit donc pas éclipser les chantiers économiques et sociaux auxquels va devoir faire face Roch Marc Christian Kaboré. 

La prochaine étape sera la proclamation des résultats des élections législatives, qui se sont tenues en même temps que la présidentielle et que le président Kaboré devra suivre de très près. Car si sa victoire à la présidentielle était prévue par beaucoup d’observateurs, il n’est pas certain d’obtenir la majorité absolue à l'Assemblée nationale.