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Cameroun : que sont devenues les années 80 ?

Alors que l’élection présidentielle du 7 octobre dernier suscite toujours des remous, l’architecte camerounais Théo Ngongang-Ouandji, qui vit désormais aux Etats-Unis, publie « Nos années 80. On va faire comment ? », un essai rétrospectif, mais qui se veut aussi une contribution au débat sur la meilleure manière de sortir le pays de l’ornière. 

Allure avenante et sourire toujours aussi espiègle, Théo Ngongang Ouandji n’a presque pas changé, malgré ses tempes aujourd’hui grisonnantes, comme les miennes du reste. C’est la première fois que nous nous revoyons depuis trente-trois ans.

La dernière fois, c’était en juillet 1985, à Yaoundé, au Cameroun. Elèves en classe de terminale, au Lycée Général Leclerc, l’un des meilleurs établissements nationaux du pays à ce moment-là, nous étions venus écouter la proclamation des résultats du baccalauréat.

Lycée Général Leclerc, Yaoundé, Cameroun.
Lycée Général Leclerc, Yaoundé, Cameroun.
© D.R.

A trois ou quatre exceptions près, la quarantaine d’élèves que nous étions, était parvenue à décrocher ce sésame. Et Théo faisait partie de la trentaine de privilégiés qui, cette année-là, avait obtenu une bourse, pour des études supérieures à l’étranger, en Europe occidentale pour l’essentiel.

Un attachement viscéral au Cameroun

A l’époque, c’était une consécration pour ces heureux élus – hélas pas tous méritants, loin s’en faut –, et une cruelle injustice pour nombre de recalés qui, comme moi, le vivaient mal, voire très mal. Contraint de m’inscrire en faculté de sciences, à l’Université de Yaoundé, où j’ai plus brillé par mes absences, j’ai à mon tour bénéficié, en 1988, d’une bourse du gouvernement soviétique.

Pendant que je poursuivais mon cursus à Moscou, Théo étudiait l’architecture et l’urbanisme à Paris. Ensuite, il s’est installé aux Etats-Unis, où il a fréquenté la Kennedy School of Government, à Harvard. Marié et père de deux enfants, il vit actuellement à Baltimore, dans le Maryland, où il dirige le département des transports de la ville.

Théo Ngogang-Ouandji éprouve cependant un attachement viscéral à son Cameroun natal. Et le chaos dans lequel celui-ci s’enfonce chaque jour davantage, l’a conduit à publier Nos années 80. On va faire comment ?, aux éditions Persée ; un ouvrage dans lequel il exhume ce qu’il reste du pays de notre jeunesse, et qui est désormais recouvert de montagnes d’immondices.

Si la langue utilisée ici n’est assurément pas littéraire – l’auteur reconnaît volontiers qu’il n’est pas écrivain –, et qu’elle est même parfois fautive, ce livre a néanmoins le mérite de nous rappeler, à quel point, ces années 80 furent paradoxales. Nous qui les avons connues, sommes parfois nostalgiques de la paix, de l’ordre ou encore de la sécurité qui les caractérisaient. Des valeurs telles que le respect, le travail, la discipline, le mérite… étaient alors cardinales.

La reproduction du schéma de domination coloniale

Dans le même temps, dès le début de ces années, le 4 novembre 1982, c’est la fin de la dictature du président Ahmadou Ahidjo, arrivé au pouvoir à l’indépendance, en janvier 1960, avec l’aide de la France, l’ancienne puissance coloniale.

Ce régime, qui avait poursuivi avec une rare férocité, la guerre totale, déclenchée par les Français durant la colonisation, contre les nationalistes camerounais de l’UPC – Union des Populations du Cameroun –, était parvenu à faire émerger une jeunesse urbaine instruite, et dont notre génération fut la première à entrer en sixième à l'âge de dix ou onze ans.

Feu le président camerounais Ahmadou Ahidjo et son épouse Garmaine.
Feu le président camerounais Ahmadou Ahidjo et son épouse Garmaine.
© D.R.

Durant ces années, des secteurs essentiels comme l’éducation et la santé, tenaient encore debout. La crise économique et les ajustements structurels du milieu des années 80 n’avaient pas encore laminé les peuples. En cinquante chapitres, courts, et non dénués d’humour, Théo Ngongang Ouandji dépeint ces quelques années, qui, aujourd’hui, rappellent l’esprit des Trente glorieuses que l’Europe occidentale a connues après-guerre.

En creux, et à son corps défendant, il décrit également la reproduction du schéma de domination hérité de la colonisation. Une domination qui, derrière les apparences d’une dictature éclairée, était en réalité faite de prédation, d’absence de démocratie ou encore d’aliénation d’une bonne partie de la classe dirigeante d’alors.

Theo Ngongang-Ouandji. 
Theo Ngongang-Ouandji. 
© D.R.

Fils de ministre, Théo Ngongang-Ouandji appartenait à la petite bourgeoisie de ces années 70-80. Une jeunesse dorée, qui vivait dans le centre huppé de Yaoundé, la capitale politique du pays, tandis que nous autres, habitions les faubourgs de la ville.

Grâce au mérite et au travail acharné à l’école, nous espérions, nous aussi, appartenir un jour à cette élite. Aujourd'hui, le quotidien de la majorité des Camerounais est chaotique, et au sein de la jeunesse, le rêve semble avoir été tué.

Une responsabilité collective

Le livre de Théo Ngongang-Ouandji n'invite pas seulement à jeter un oeil dans le rétroviseur. Il se veut aussi une contribution au débat sur la façon de sortir le Cameroun de l’ornière dans laquelle il se trouve depuis plusieurs décennies. Il pointe du doigt une responsabilité collective.

« Nous avons certes nos yeux pour pleurer nos morts, écrit-il, notre mémoire pour nous rappeler aux bons souvenirs d’une autre époque, ou même à ceux douloureux découlant d’une guerre d’indépendance sauvagement réprimée ; nos parents ou grands-parents pour nous raconter leur histoire à eux, au risque d’être eux aussi maltraités. Et nos enfants qui, aujourd’hui, se forgent la leur, malgré un environnement kafkaïen. Mais nous sommes tous coupables du mal Camer ! »