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Cameroun : un combat pour la terre

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Reportage TV5MONDE : Marcel Amoko, Guy-Marie Bandolo, Stéphane Noah, Zigoto Tchaya.

Des paysans camerounais se battent pour garder leur lopin de terre. Ils ont décidé de ne pas reculer devant le géant SOCAPALM, la société camerounaise des Palmeraies détenue à 40%  par l'industriel Bolloré. Un combat de tous les instants pour sauvegarder la terre, fruit souvent d'une vie de labeur, fruit d'un héritage. 

Sous la chape d’un ciel nuageux, le cours sinueux du fleuve Moungo. Dans son sillage, des centaines de milliers d’hectares irrigués. A perte de vue, des plantations de palmiers. Celles de la Société Camerounaise des Palmeraies, la SOCAPALM qui exploite ici près de 58 000 ha. Cette société est détenue par une multinationale basée au Luxembourg : la SOCFIN. A son capital, un actionnaire vedette : Vincent Bolloré, propriétaire à 39 % de ce géant de l’huile de palme. 

Mais depuis plusieurs années, ce manteau vert cache un champ de bataille ! Celui d’une lutte pour la terre. Le combat des marais entre la SOCAPALM et les paysans riverains. Parmi eux, Martine,67 ans, mais toujours motivée pour défendre sa petite plantation familiale. Son terrain est situé à la lisière de la concession exploitée par la SOCAPALM. Entre la paysanne et la multinationale, un combat de David contre Goliath.
 

Si la SOCAPALM prend tout ça. Pas de place pour les maniocs comme vous les voyez, pas les ignames, comme les pistaches. Rien... Je croise les bras. C’est pour aller voler chez qui ? 

​Martine Mbongo, exploitante agricole.

Accaparement de terres

Martine soupçonne la filiale de la holding luxembourgeoise de vouloir s’accaparer son champ de trois hectares pour étendre sa superficie. Un bras de fer entamé il y a six ans, quand, dit-elle, la SOCAPALM a fait intervenir des engins pour lui confisquer sa terre : « Je me suis placée devant l’engin comme ça là. J’ai dit que papa, avant de terminer, tue-moi d’abord. Il faut d’abord me tuer. Là si tu me tues, tu profites de faire le travail. La SOCAPALM vous a envoyés. Je n’ai pas refusé. Prenez l’engin montez sur moi. Quand vous allez monter sur moi vous allez gagner ! »

Martine a pu sauver sa plantation grâce à l’opposition des chefs traditionnels de la région comme on peut le voir sur un document datant de 2012. « Depuis un certain temps, la SOCAPALM manifeste l’intention ferme et sans équivoque, de déguerpir les populations sans autre forme de procès…  Cette usurpation constitue une violation flagrante des droits anciens et ancestraux des autochtones ». Une opposition des chefs traditionnels suivie de cette décision d’arrêt des travaux décidé par le sous-préfet de la région contre le producteur d’huile de palme. 

Martine et d’autres villageois de Mbonjo ont ainsi obtenu un sursis. Mais, les différends contre la SOCAPALM vont au–delà de la question foncière. A son domicile, voici le second front de son combat contre la SOCAPALM. Elle a installé ce pressoir artisanal chez elle, pour presser ses régimes de noix de palme et produire de l’huile en petite quantité. Mais accusé de concurrence déloyale, le modeste pressoir de Martine est vite devenu une nouvelle pomme de discorde avec la SOCAPALM.

« La SOCAPALM dit que je n’ai pas droit d’avoir un pressoir chez moi, que je dois leur livrer les régimes. Je ne veux pas être une Camerounaise esclave, le temps-là est déjà passé de mon côté. C’est pourquoi j’ai payé ça et je vais utiliser ça jusqu’au jour de ma mort. Laissez mes enfants, mes petits-fils, mes arrières petits fils sur ça...», raconte Martine Mbongo.

Colère contre la SOCAPALM

Dans le village de Mbonjo, pratiquement rayé de la carte pour laisser place aux plantations, la colère contre le producteur d’huile de palme remonte à l’époque où elle était société d’Etat avant de passer aux mains de la SOCFIN en l’an 2000.

50 ans après l’expropriation, Jean, 92 ans, et son épouse continuent de mener le combat pour se faire indemniser la confiscation de leurs terres. Ils sont les derniers habitants à être restés sur les lieux. Le couple a refusé de déguerpir malgré les nombreuses injonctions et pressions qu’ils ont subies pour quitter leur maison.

« Il y avait la forêt là-bas, raconteJean Dipanda, habitant de Mbonjo. C’est notre village jusqu’à là-bas au cimetière. Maintenant quand la SOCAPALM est arrivée, on a détruit notre maison. Tout...tout...tout...Les maniocs, les plantains comme ça...comme ça.  Qu’on doit sortir. On doit aller loin. Mon petit-frère et  moi, nous sommes restés. Qu’on doit nous construire la maison ailleurs. Rien jusqu’aujourd’hui.»

Sollicitée sur ces accusations d’accaparement de terres, la SOCAPALM n’a pas souhaité être confrontée à nos questions lors d’une interview télévisée. En guise de réponse à nos requêtes, elle nous a fait parvenir un document. Un compte rendu d’un entretien hors caméra avec son secrétaire général. Le producteur d’huile de palme y rejette les plaintes des paysans : « ...les exploitations de la SOCAPALM se répartissent sur environ 35 000 hectares (seulement !) sur les 58 063 ha disponibles...»

D’où vient-il donc que la SOCAPALM soit accusée d’accaparement des terres ? « Pour nous, cela relève, ni plus ni moins, d’une vaste campagne d’instrumentalisation et de déstabilisation organisée par des personnes et des organismes étrangers contre les intérêts de la SOCAPALM », répond l'entreprise. 

La filiale camerounaise de la multinationale a signé un bail de 60 ans en l’an 2000 pour exploiter près de 80 000 hectares de terres appartenant au Cameroun. Une superficie amputée de 20 000 hectares en 2005. 20 000 hectares qui n’ont toujours pas été redistribués par l’Etat aux paysans, comme promis depuis plus de13 ans...

Lieux de culte détruits, cimetières profanés

Le chef traditionnel de cette communauté, signataire de la lettre d’opposition de 2012, n’a pas, lui non plus, oublié l’expropriation de 1968 par l’Etat et le village rasé pour faire pousser les palmiers de la SOCAPALM. Des milliers d’hectares de forêt détruits y compris les bois sacrés si chers aux gardiens de la tradition comme lui.

« Ici, il y avait des maisons alignées comme ça, explique Martin Eboh, chef du village Mbonjo. Ici, c’est sous ce manguier que tous les palabres de ce petit village se passaient...Quand il y a un litige entre les hommes ou entre les enfants et que ça a attiré l’attention des parents. C’est sous ce manguier que tout le monde siégeait pour traiter le problème. Je suis sans identité. J’ai perdu...ou ma population...a perdu son identité. Parce que vous savez en Afrique c’est la culture, ce sont les rites qui font l’identité d’un bon Africain. Alors je suis sans identité. C’est la grosse perte que j’ai enregistrée en tant que gardien de la tradition pour mon peuple. »

Lieux de culte détruits, cimetières profanés à cause des palmeraies par l’Etat lors de l’expropriation de 1968. La liste des griefs des paysans est longue contre la SOCAPALM qui a hérité d’un lourd passif de la gestion étatique. L’entreprise doit aussi faire face aux accusations de pollution !

Plus à l’Ouest, un autre village à la lisière des plantations de la société. La localité de Mbongo sur laquelle flotte un très fort parfum d’huile de palme. Des émanations provenant d’une usine de transformation de la SOCAPALM, accusée par les riverains de pollution toxique. 

Michel Essounga est un chef paysan à la pointe du combat contre les activités agro industrielles de la SOCAPALM dans la région. A la tête de son association de riverains, il repère et relève chaque jour, toutes les traces de pollution attribuées au géant de l’huile de palme. Et notamment les rejets de déchets produits par son usine.

« C’est ici que toutes les eaux de l’usinage sortent, explique Michel Essounga, coordonnateur de l’association des riverains SYNAPARCAM à Mbongo. Donc toutes les eaux de l’usinage sortent par ici pour  se déverser dans la nature jusqu’au niveau de la rivière Mabangué qui est juste en bas qui est déjà polluée à un degré où il n’y a plus ni poisson, ni tortue de mer...»

Pollution environnementale

A proximité de l’huilerie de la SOCAPALM, coulait autrefois une rivière dont le lit est désormais méconnaissable et presque introuvable. La nature se meurt laissant derrière elle des cultures abandonnées, des asticots dans les flaques d’eaux usées de ce qui fut la rivière Mabangué.

Sur ces accusations de pollution, voici le texte reçu de la SOCAPALM, dont les responsables ont refusé à notre caméra de filmer les lagunes de décantation, l’entreprise nie le caractère polluant de ses rejets. « ...les déchets en provenance de l’usine sont des effluents de matières organiques qui ne sont pas déversés dans la nature comme cela est prétendu. Pour éviter de polluer l’environnement, la SOCAPALM a fait construire des lagunes qui sont en fait des bassins d’épuration par décantation. »

Mais à en croire Michel Essounga, ces lagunes d’épuration de la SOCAPALM ne seraient qu’un leurre. Pour faire croire à un mécanisme anti-polluant. Alors que le dispositif serait selon Michel Essounga inopérant. Pour nous fournir la preuve de la supercherie dont il accuse la SOCAPALM, Michel Essounga nous emmène voir les rejets d’une eau bouillante sortie des stérilisateurs de l’usine d’huile de palme : « Cette eau vient de l’usine. Elle chauffe à 100 degrés. Vous pouvez  imaginer ce que donne une eau qui chauffe à 100 degrés qui se déverse dans un cours d’eau où il y avait du poisson, des tortues de mer et tout et tout. Après 6 ans, il y aura encore du poisson dans cette rivière ? Demandez-vous comment les populations vivent. De quoi ils vivent. Parce que cette eau est polluée, il n’y a pas d’eau potable ici...»

Exaspéré par cette situation, l’activiste a saisi l’administration à maintes reprises. Dans l’une de ces missives datant du 13 août 2018, Michel alerte le préfet de la région de certains griefs contre la Socapalm. Il y fait mention de la pollution de la rivière Mabangué.

Rare eau potable

Depuis la disparition de la rivière Mabangué, l’eau potable est devenue une denrée rare à Mbongo. Un village de trois mille habitants qui n’ont pas d’autres choix que de recourir à divers moyens  pour s’approvisionner. 

es habitants comme Louise devenus dépendants des rations irrégulières d’eau qu’a dû organiser la SOCAPALM. « C’est la SOCAPALM qui nous ravitaille, raconte Louise Edoubé. Mais pas tous le temps. C’est par moment. Ça fait bientôt presque trois semaines, on n’a pas de l’eau ici là. On paye des enfants pour puiser de l’eau ou bien l’eau de pluie. A défaut de ce qu’on aime, on se contente de ce qu’on a, mais on ne la boit pas. On part à la station puiser de l’eau à boire. »

Pollution industrielle, accaparement des terres... Depuis 24 ans, un homme incarne le combat judiciaire de ces paysans. Dans les marais du Moungo, Emmanuel Elong est devenu le porte-parole de sa communauté et l’ennemi public numéro un de la SOCAPALM. Il tient à nous montrer ses conditions de vie restées modestes malgré sa récente médiatisation. Une notoriété acquise depuis qu’il incarne la bataille internationale contre les pratiques de la SOCAPALM.

Poursuivre le combat

Emmanuel Elong est rentré il y a quelques mois de France où il a été témoin de la défense dans un des procès intenté par Vincent Bolloré contre des enquêtes de journalistes sur la SOCAPALM. En mars dernier, le tribunal de Paris avait prononcé une relaxe générale. Mais pour l’entreprise...

« Par ce jugement, explique Emmanuel Elong, quiconque pourrait dorénavant accuser la SOCAPALM ou SOCFIN d’accaparement de terres, sans preuves, s’exposerait à une condamnation. » Une menace qui est loin de faire taire Emmanuel qui promet de transmettre son combat aux jeunes générations de paysans locaux.

Combattre. Un verbe plein de sens sur ces rives du fleuve Moungo. Un haut lieu de la résistance armée à l’époque coloniale devenu aujourd’hui le théâtre d’une lutte pour la terre, à l’issue incertaine.