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Côte d'Ivoire : Laurent Gbagbo et Henri Konan Bédié scellent leurs retrouvailles

Les anciens présidents ivoiriens Henri Konan Bédié et Laurent Gbagbo se sont rencontrés à Bruxelles en Belgique, le lundi 29 juillet.  © AP Photo/Peter Dejong, Diomande Ble Blonde

Annoncée depuis plusieurs semaines, la rencontre entre les anciens présidents ivoiriens Henri Konan Bédié et Laurent Gbagbo, s'est tenue ce lundi 29 juillet à Bruxelles, en Belgique. Quelles conséquences et quels enjeux pour la Côte d'Ivoire ?

 

Les premiers mots du communiqué de presse publié à la suite de la rencontre entre les anciens présidents Henri Konan Bédié et Laurent Gbagbo sont clairs : les deux hommes ont placé ce rendez-vous sous le signe des traditions africaines.

Pourtant, cette entrevue s’est déroulée loin du continent, à Bruxelles, en Belgique, où Laurent Gbagbo est toujours assigné à résidence, malgré l’acquittement prononcé par la Chambre de première instance de la Cour pénale internationale, de toutes les charges de crimes contre l’humanité qui auraient été commis en Côte d’Ivoire en 2010 et 2011.

Une rencontre au caractère symbolique et politique

L’expression « jeune frère », employée pour désigner Laurent Gbagbo, renvoie notamment au droit d’aînesse dans sa version originelle, avec tout ce que cela comporte de devoirs et obligations.

« C’est une visite de compassion qui efface toutes les brouilles du passé », souligne Cesar Etou, directeur de publication du journal La Voie originale, journal proche de l'opposition ivoirienne. « Au plan humain, Bédié et Gbagbo viennent de renouer avec la solidarité qui caractérise les rapports entre Africains », ajoute-t-il. 

L'ancien président ivoirien Laurent Gbagbo devant la CPI, à La Haye, en janvier 2016.
L'ancien président ivoirien Laurent Gbagbo devant la CPI, à La Haye, en janvier 2016.
©AP Photo/Peter Dejong, Pool

Toutefois, cette rencontre revêt aussi un caractère politique évident. Elle ouvre sans aucun doute le chemin à des discussions, voire à une future alliance entre le PDCI – Parti Démocratique de Côte d’Ivoire – d’Henri Konan Bédié et le FPI – Front Populaire Ivoirien – de Laurent Gbagbo, en vue des échéances électorales à venir, la présidentielle de 2020 en particulier. 

C’est le début d’un chemin, une forme de réconciliation humaine, avant tout projet politique commun.

Théophile Kouamouo, journaliste

C’est aussi l’un des nombreux signaux d’une reconfiguration politique en cours en Côte d’Ivoire, et dont la fin de l’idylle entre le PDCI et le RHDP – Rassemblement des Houphouëtistes pour la Démocratie et la Paix -, la coalition des partis au pouvoir, fut le point d’orgue.

Et comme le souligne le journaliste d’origine camerounaise Théophile Kouamouo, spécialiste de la Côte d’Ivoire, connu pour des prises de position pro-Gbagbo, « ce n’est pas la consécration d’une alliance politique, c’est le début d’un chemin, une forme de réconciliation humaine, avant tout projet politique commun. »

Pour une partie des militants et sympathisants du FPI et du PDCI, le rapprochement de leurs deux leaders est le signe d’un nouveau départ. Beaucoup espèrent qu’il sera mis un terme à la méfiance et au ressentiment mutuels.

Pour Franck Hermann Ekra, membre du bureau politique du PDCI, « la rencontre entre les deux ex-présidents de la République souligne leur compréhension mutuelle d’un impératif de concorde nationale, pour sortir le pays de la crise de maturation démocratique dans laquelle il s’est enfermé depuis 1990 et le retour au multipartisme. »

Pour l’heure, nul ne sait en effet si Laurent Gbagbo retournera bientôt dans son pays. Si la procureure auprès de la CPI décide d’ester en appel quant à la décision de son acquittement, et qu’elle est suivie en cela par les juges, Laurent Gbagbo risquerait fort de ne pas fouler le sol ivoirien avant longtemps.

"Compassion et solidarité" avec le peuple de Côte d'Ivoire

Dans le communiqué conjoint publié à l’issue de leur rencontre par le FPI et le PDCI, « Henri Konan Bédié s’est particulièrement réjoui de l’acquittement du président Laurent Gbagbo et lui a vivement souhaité un retour rapide en Côte d’Ivoire, pour participer activement au processus de Réconciliation Nationale. » Mais avant cela, les deux formations politiques ont tenu à « exprimer leur compassion et leur solidarité au peuple de Côte d’Ivoire pour les traumatismes et les nombreux préjudices subis au cours de cette crise [la crise postélectorale de 2010 – 2011] »

Manifestation du Collectif des victimes de Côte d'Ivoire. 
Manifestation du Collectif des victimes de Côte d'Ivoire. 
© Collectif des victimes de Côte d'Ivoire

Pour certaines associations de défense des droits de l’Homme, cette attention est une bonne chose pour les populations ivoiriennes en général, et pour les victimes de la crise postélectorale en particulier. « Le fait que ces deux leaders rappellent avec force la mémoire des victimes de cette crise, peut contribuer à l’apaisement que nous appelons de nos vœux », souligne Pierre Adjoumani Kouamé, président de la Ligue ivoirienne des droits de l’Homme.

La question du respect des droits des victimes et les actions qui vont avec, n’ont jamais été les préoccupations de ces deux ex-présidents.

Issiaka Diaby, président du Collectif des Victimes de Guerre en Côte d’Ivoire​

Cet optimisme n’est pas partagé par l’ensemble de la société civile ivoirienne, loin s’en faut. A leurs yeux, la référence aux victimes de la crise symbolise plutôt un opportunisme de mauvais aloi.

Pour Issiaka Diaby, président du Collectif des Victimes de Guerre en Côte d’Ivoire, « la question du respect des droits des victimes et les actions qui vont avec, n’ont jamais été les préoccupations de ces deux ex-présidents. A la fin de la crise postélectorale, si Gbagbo avait commencé à faire des déclarations dans ce sens, il n’allait pas se retrouver à la CPI. Quant au président Bédié, pendant sa cohabitation avec l’actuel président, Alassane Dramane Ouattara, il a complètement ignoré l’existence des victimes. Les victimes et leurs familles refusent que la question fondamentale de leur situation soit un fond de commerce politique.»

Ancien membre du PDCI, devenu aujourd’hui porte-parole du RHPD, le Rassemblement des Houphouëtistes pour la Démocratie et la Paix, Kobenan Kouassi Adjoumani a qualifié la rencontre Bédié-Gbagbo de non-événement. Evoquant l’attitude de leur ancien allié Henri Konan Bédié, il a déclaré à nos confrères de l’AFP : « C’est regrettable pour quelqu’un qui est un ancien chef d’Etat […] Il sait ce qui s’est passé pendant la crise. Il avait en son temps condamné Laurent Gbagbo  […] responsable de milliers de morts […] C'est de la politique politicienne. Qu'il veuille mettre en place une stratégie pour reconquérir le pouvoir, c'est son problème. Nous, nous travaillons pour que les Ivoiriens vivent en parfaite harmonie, pour que le pays se développe et pour que chaque Ivoirien ait le minimum pour faire face à ses besoins. » 

Un climat politique et social tendu

A quelques mois de la prochaine élection présidentielle de 2020, le climat politique et social est très tendu en Côte d’Ivoire. Le 23 juillet dernier, à Abidjan, cinq activistes et un journaliste ont été interpellés et placés en garde en vue durant vingt-quatre heures, alors qu’ils se rendaient à un rendez-vous à la CEI, la Commission électorale indépendante.

Le président Alassane Dramane Ouattara et son épouse Dominique, lors de la campagne électorale de 2015. 
Le président Alassane Dramane Ouattara et son épouse Dominique, lors de la campagne électorale de 2015. 
©AP Photo/Schalk van Zuydam

Membre du bureau politique du PDCI, Franck Hermann Ekra ne dit pas autre chose : « Le RHDP apparaît comme l’addition d’une structure managériale dirigiste, issue du RDR - Rassemblement des Républicains, parti créé par Alassane D. Ouattara -, d’un réseau clientéliste communautariste, renforcé par des entrepreneurs politiques volatils et d’une extrême flexibilité. Il peine encore à convaincre sur sa capacité à fédérer durablement, au-delà de ces cercles. »

La coalition au pouvoir concentre donc les critiques, d’autant que les administrations judiciaire et fiscale par exemple, tout comme l’appareil sécuritaire, donnent le sentiment d’être aux ordres. En vue des prochaines échéances électorales, la réforme de la CEI, Commission électorale indépendant, constitue l’une des principales pommes de discorde politique.

Or c’est une condition nécessaire à la crédibilité de ce scrutin. Rappelons à cet effet que la crise postélectorale de 2010-2011 est née de la contestation des résultats, qui a débouché ensuite sur une guerre meurtrière.

Cette semaine, l'Assemblée Nationale a adopté la loi portant recomposition de la CEI. Avant d'être promulguée par le président Alassane Dramane Ouattara, celle-ci doit encore être examinée par le Sénat. D'ores et déjà, l'opposition dénonce un texte non-consensuel, et la société civile promet de saisir le Conseil constitutionnel. Celui-ci consacre en effet le projet de loi qui avait été adopté en conseil des ministres le 3 juillet dernier.

La commission centrale de la CEI passe de dix-sept à quinze membres, dont un représentant du chef de l'Etat, un du ministère de l'Intérieur, un du Conseil national de la magistrature, six de la société civile, trois du parti au pouvoir, et trois autres pour les partis d'opposition. Ces derniers souhaitaient une refonte complète et sont vent debout contre un texte qui fait la part belle à l'exécutif. « Le chef de l’Etat devra se départir de la posture de chef de parti, affirme Franck Hermann Ekra, pour offrir au pays des garanties de stabilité dont cette réforme ne représente qu’un aspect. Le toilettage des listes électorales et l’établissement équitable des cartes nationales d’identité, ainsi qu’un climat social apaisé, sont les fils du même nœud gordien. »

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