"Élection américaine", épisode 1 : "Donald Trump n'a eu aucun intérêt pour l'Afrique"

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"Élection américaine", épisode 1 : "Donald Trump n'a eu aucun intérêt pour l'Afrique" (1)
Donald Trump et Joe Biden se sont affrontés une seule fois jusqu'à présent lors d'un débat. C'était le 29 septembre dernier à Cleveland dans l'Ohio.
AP/ Patrick Semansky
Mis à jour le
30 novembre 2020 à 06:35
par Pierre Desorgues
Le président américain Donald Trump et son concurrent démocrate, Joe Biden, se disputent le bureau ovale de la Maison Blanche. Les deux candidats ont une conception très différente de ce que doit être le rôle des États-Unis sur le continent africain selon Jeffrey Hawkins, chercheur associé à l'Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS) et ancien ambassadeur des États-Unis en Centrafrique sous la présidence d’Obama. Il a  démissionné en 2017 pour protester contre la politique étrangère de Donald Trump. Premier épisode de notre série sur les enjeux de l'élection présidentielle américaine. Entretien.

TV5MONDE : Comment peut-on caractériser l’engagement américain sur le continent africain sous le mandat de Donald Trump ? Quel bilan peut-on faire de la politique africaine de Donald Trump ?

Jeffrey Hawkins : L’Afrique n’a jamais réellement été le théâtre stratégique prioritaire de Washington mais c’était un continent qui comptait pour les différentes administrations, qu'elle soit démocrate ou républicaine. On trouvait l’idée de la part des différents présidents démocrates ou républicains que l’Afrique est un continent important qui posait des défis multiples mais aussi un continent avec beaucoup de potentiel.

Le gouvernement fédéral s’était lancé dans des initiatives qui ne relevaient pas seulement des questions militaires ou sécuritaires. Barack Obama avec le soutien du Congrès a lancé « Power Africa » (NDLR : un programme de plus de 7 milliards de dollars destiné à développer l’électrification du continent  et fournir l’électricité à 60 millions de foyers). George Bush a développé un grand plan d’aide pour favoriser l’accès à la santé (NDLR : le PEPFAR est un plan sur plusieurs années de plus de 15 milliards de dollars. Il a financé l’accès aux traitements antirétroviraux pour plus de 19 millions de personnes séropositives au VIH).

Il semblerait que le président Donald Trump ne partage pas cet avis. Il a notamment tenu des propos assez grossiers vis-à-vis de pays africains en les qualifiant de pays de « merde » ( NDLR :  Donald Trump, le 12 janvier 2018 aurait qualifié ainsi plusieurs pays africains. La Maison Blanche a cependant démenti).

Donald Trump est un homme d’affaires qui a des intérêts économiques un peu partout dans le monde sauf en Afrique. Il n’a aucune curiosité et aucun intérêt pour ce continent. Et son administration ne s’est pas réellement engagée sur le terrain. L’ancien Secrétaire d’Etat de Donald Trump, Rex Tillerson, est allé une fois sur le continent pour être démis de ses fonctions pendant ce voyage en mars 2018. La première Dame, Melania Trump, s’est rendue sur le continent mais ce voyage n'a pas marqué les esprits. Et Mike Pompeo, le nouveau Secrétaire d’Etat s’est, lui, rendu une seule fois sur le continent durant son mandat, un peu par obligation. Les destinations étaient très classiques : Éthiopie, Sénégal... Il ne s'est pas rendu dans les points chauds ou en crise du continent. Et ce voyage est apparu comme un moyen de rattraper un retard, notamment du point de vue économique face à la montée de nouveaux concurents.

Mais existe-il une stratégie africaine de la part de l'administration Trump  ? 

John Bolton, lorsqu’il était le  conseiller à la sécurité nationale de Donald Trump ( NDLR : avril 2018-septembre 2019) a certes présenté ce que devait être la politique américaine sur le continent. Il a présenté cette stratégie en décembre 2018 lors d'un discours au think tank conservateur de la Heritage Foundation. Ce n’était pas vraiment une stratégie africaine à proprement parler. C’était plus une stratégie contre les Russes et les Chinois en Afrique.

Il évoquait les Chinois, les Russes mais très peu les Africains. Il a annoncé que les États-Unis conditionneraient leurs aides et la coopération aux États africains en fonction de leur total soutien diplomatique aux États-Unis aux Nations Unies et ailleurs. Il a également annoncé la réduction du soutien américain aux opérations des Nations unies. Ce discours ne parlait pas d’engagement américain auprès des sociétés africaines contrairement à ce qui avait été fait par les présidents précédents. Aucune nouvelle voie de coopération n’était explorée alors que le continent est important stratégiquement.

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Donald Trump voit-il le continent seulement sous le prisme sécuritaire et migratoire ?

Les États-Unis sont moins touchés par l’immigration clandestine en provenance d’Afrique que l’Europe. Et sur les questions sécuritaires on constate une volonté de retrait. Washington avait un engagement militaire assez conséquent sous George Bush et sous Barack Obama. Et là plusieurs fois, l’administration a parlé de réduire les effectifs de l’AFRICOM, le Commandement militaire des Etats-Unis pour l’Afrique. L’AFRICOM est également victime des querelles entre l’Allemagne et l’administration Trump au sein de l'OTAN. Son siège est en Allemagne à Stuttgart et le président Donald Trump veut réduire justement les effectifs militaires en Allemagne, un peu parce qu’il est en froid personnel avec Angela Merkel.

Une partie des effectifs américains de l'Otan va être transféré en Belgique. L'AFRICOM retrouvera-t-il les mêmes niveaux humains ? L’AFRICOM n’est vraiment pas une priorité. Sur les questions migratoires, Donald Trump veut effectivement limiter le nombre de réfugiés en provenance de l’Afrique sur le continent mais c’est tout. Sa vision de l’Afrique s'arrête à ce que je viens de vous dire. 

Donc, la Maison Blanche n’a pas de stratégie africaine ?

Si vous demandez à l’administration Trump, les conseillers ne vont pas vous répondre qu’ils n’ont aucune vision stratégique sur le rôle que devraient tenir les États-Unis sur le continent. Ils vous renvoient au discours de John Bolton à l’Heritage Foundation. Mais lorsque l’on regarde de plus près on ne trouve rien. On ne trouve pas de nouvelles initiatives. Et lorsqu’on parle d’une éventuelle nouvelle politique on parle surtout de l’influence des Russes et des Chinois en Afrique mais finalement assez peu des Africains.

En dehors de la Maison Blanche, les agences fédérales américaines essaient-elles de maintenir toutefois ce que l’on appellerait une politique africaine ?

L’aide au développement des États-Unis vers le continent reste encore conséquente. Le montant n’a pas réellement baissé et ce malgré les demandes répétées de Donald Trump (NDLR : pour l'année fiscale 2018, Donald Trump désirait réduire de 8 à 5 milliards de dollars l'aide américaines aux pays africains). Contre l’avis du président, le Congrès a reconduit à chaque fois les budgets alloués à l’aide envers les pays africains. Des sénateurs républicains ont même voté en ce sens malgré les injonctions de la Maison Blanche. Le pays conserve un réseau diplomatique important. On compte une cinquantaine d’ambassades américaines en Afrique. Seuls, deux-trois pays ont un tel réseau diplomatique sur le continent. Les diplomates professionnels du département d’Etat (NDLR : ministère des affaires étrangères américain) continuent de faire des tournées en Afrique et essaie de dialoguer avec les société civiles.

Mais ce sont des diplomates d’un échelon intermédiaire. Il n'y a aucune impulsion venant d’en haut. Chez les militaires, on se rend compte  effectivement de la progression du terrorisme et des groupes djihadistes dans certaines parties du continent. Le Pentagone essaie de rester actif notamment en Libye et dans la Corne de l’Afrique. Mais l’audition du commandant d’AFRICOM, le général Stephen Townsend, devant le Sénat était assez parlante. Il a parlé d’une réorientation de ses engagements plus axés sur la volonté de contrer l’influence des Chinois et surtout des Russes bien plus que réellement lutter contre le terrorisme. La lutte contre les groupes djihadistes n’est plus réellement la priorité des priorités.
 

L'armée américaine déploie en Afrique entre 6000 et 7000 soldats par rotations. Ils mènent des opérations conjointes avec les armées nationales contre les djihadistes, notamment en Somalie. La principale base américaine se trouve à Djibouti avec 4000 hommes. 
L'armée américaine déploie en Afrique entre 6000 et 7000 soldats par rotations. Ils mènent des opérations conjointes avec les armées nationales contre les djihadistes, notamment en Somalie. La principale base américaine se trouve à Djibouti avec 4000 hommes. 
TV5MONDE

L'AFRICOM, une structure de commandement récente
Le commandement des États-Unis pour l'Afrique a ses quartiers généraux en Allemagne. Cette structure de commandement a été mise en place en 2007 par le Pentagone sous la présidence de George Bush. Ses effectifs ont rapidement progressé. Le chef de l'AFRICOM a sous ses ordres directs plus de 3600 soldats, essentiellement en Allemagne. L'AFRICOM coordonne les forces américaines sur le continent. En 2019, 6000 soldats se trouvaient sur le continent. La plus importante base américaine se trouve à Djibouti où plus de 4000 hommes résident dans le camp Lemonier. En 2019, puis en 2020, le Pentagone a annoncé vouloir réduire son engagement sur le continent et notamment au Sahel où les forces américaines fournissent une aide logitique aux forces françaises. Le 4 octobre 2017 au Niger  une patrouille militaire de soldats américains et de forces du Niger était attaquée par des djihadistes. Quatre soldats américains ont trouvé la mort.

Les États-Unis ont donc perdu leur influence sur le continent ?

La montée des Chinois en Afrique est une concurrence économique mais pas seulement. C’est aussi une concurrence politique. Les Chinois présentent un modèle qui est bien différent de la démocratie libérale. Les Russes n’ont pas autant d’influence que les Chinois ou les Français par exemple mais dans le domaine sécuritaire il sont de plus en plus actifs notamment par la vente d’armes. Ces acteurs sont en train de grignoter l’influence américaine. Le président Donald Trump néglige l’Afrique. Et les gouvernements africains en sont conscients.  Et ils en tirent les conséquences en se tournant vers d’autres partenaires.
 


Une perte d'influence économique malgré des intiatives commerciales

Les relations commerciales entre les Etats-Unis et une majorité des pays africains sont régies par la loi, votée en 2000 sous la présidence de Bill Clinton, l'Agoa (Loi sur la croissance et les opportunités en Afrique). Plus de 6500 produits (pétroliers, agricoles...) sont ainsi exemptés de droits de douanes. Une autre inititiative, mélant commerce et aide au développement a été lancée par George Bush en 2002-2004. Le Millennium Challenge Account est un fonds de developpement destiné à encourager la la croissance économique des pays africains.  Son budget annuel reste modique par rapport à la taille économique du continent. Il est de l'ordre de 950 millions de dollars selon le département d'Etat.

Après avoir quadruplé de 2002 à 2008 où les échanges entre les Etats-Unis et le continent avaient atteint 100 milliards de dollars, ils ont replongé à près de 100 milliards de dollars en 2017.  
 Les échanges commerciaux entre la Chine et ses partenaires africains ont eux par contre atteint le niveau record de 208,7 milliards de dollars en 2019, selon les autorités douanières chinoises. En 2018, les échanges entre les pays membres de l'Union européenne et les pays africains representaient un peu plus de 300 milliards d'euro selon Eurostat. Les Russes sont présents commercialement via la vente d'armes. Actuellement, la Russie représente 49 % du total des exportations d'armes vers l'Afrique, selon les données de l'Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (SIPRI). En quatre ans, entre 2015 et 2019, la Russie a vendu pour près de 9 milliards de dollars d'armes aux pays africains. Ces premiers clients sont l'Algérie et l'Angola.

Joe Biden a-t-il une vision de ce que doit être la politique américaine vis-à-vis de l’Afrique ?

Si Joe Biden est élu président, il aura énormément de défis notamment faire face à la Chine, la Russie et gérer aussi  la pandémie du Covid-19. Le nouveau président ne fera pas à mon sens une tournée pendant trois semaines dans les pays africains dès son investiture. Mais Joe Biden connaît très bien les questions relatives aux affaires étrangères. Il a été président de la Commission des Affaires Étrangères au Sénat et il a été vice-président pendant huit ans. Et surtout il s’est entouré de professionnels et de gens qui connaissent et ont travaillé sur l’Afrique. Je pense notamment à Susan Rice dont on parle comme une future potentielle Secrétaire d’Etat (NDLR : ministre des Affaires Etrangères). Elle a été sous-secrétaire d’Etat aux Affaires africaines au sein du Département d'Etat sous la présidence de Barack Obama. L’Afrique, bien entendu, ne constituera pas le champ stratégique prioritaire des États-Unis mais elle redeviendra un champ d’initiatives.

Comment cela peut-il se traduire ? Le Pentagone avait envisagé de retirer son aide logistique aux forces françaises dans le Sahel. Qu’en serait-il sous une présidence Biden ?

Je n’ai pas d’informations sur le soutien américain à l’opération Barkhane. On trouve toujours une forte coopération entre l’armée française et l’armée américaine. Mais je ne crois pas que le changement sera seulement sur les questions sécuritaires. Je pense plutôt à des initiatives comparables à ce qu’a fait la présidence Obama avec ‘Power Africa' ou des initiatives pour la jeunesse. Ce serait une politique  qui tiendrait compte des différents potentiels du continent notamment énergétiques et agricoles en ces temps de changement climatique. N’importe quelle administration, sauf celle de Trump, serait amenée à réfléchir sur notre diplomatie et notre engagement avec le continent. L’Amérique n’est pas une ancienne puissance coloniale. Nous avons un certain 'standing' en Afrique. Notre aide au développement reste importante. L’Amérique a les moyens qui peuvent lui permette d’effacer son absence en Afrique sous la présidence Trump.