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En Algérie, le Hirak fera-t-il tomber le général Ahmed Gaïd Salah ?

En Algérie, alors que la campagne officielle vient de démarrer pour les cinq candidats, le chef d'Etat-Major et vice-ministre de la Défense, Ahmed Gaïd Salah, est plus que jamais sous le feu des critiques des manifestants. Incarnation du système dont le Hirak, le mouvement de contestation, ne veut plus, il est l'homme le plus puissant d'Algérie. Cela le rend-il pour autant intouchable ? Entretien avec Dalia Ghanem, chercheuse spécialiste de l'Algérie au centre Carnegie à Beyrouth (Liban).

26 mars 2019. Depuis un mois, les Algériens descendent massivement dans la rue. Baptisée Hirak, le mouvement, la contestation vise le président Abdelaziz Bouteflika, vieux, malade, mais bien décidé à rempiler pour un 5e mandat. 

Ce 26 mars, donc, c’est lui, Ahmed Gaïd Salah, qui sonne la fin de la partie pour Bouteflika. Le chef de l’armée, vice-ministre de la Défense, demande l’application de l’article 102 de la constitution qui prévoit l’empêchement du président. L’élection présidentielle prévue avant fin avril 2019 est, par conséquent, reportée à juillet avec des candidats tout neufs : dans l’esprit d’Ahmed Gaïd Salah, le Hirak n’a plus lieu d’être.

Mais rien ne se passera comme prévu. Faute de candidats, le scrutin de juillet n’aura jamais lieu. Une nouvelle date est fixée, le 12 décembre. A trois semaines du vote, les rumeurs d’annulation courent encore et les manifestations se poursuivent chaque vendredi à travers l’Algérie. En ligne de mire, l'homme fort du pays, Ahmed Gaïd Salah. Mais survivrait-il à un nouveau report ? "L’armée ne pourra pas perdre la face une troisième fois, explique Dalia Ghanem, chercheuse résidente au Centre Carnegie à Beyrouth. On a déjà eu le 18 avril, le 4 juillet, l’armée ne peut pas perdre la face avec une troisième annulation car cela voudrait dire que le Hirak est la seule force politique aujourd’hui en Algérie et qu’elle est capable d’annuler par trois fois une élection présidentielle. Mais faire tomber Gaïd Salah serait aussi une décision stratégique car c’est une tête réclamée par le Hirak depuis les premières semaines du mois de mars, depuis quasiment le début du mouvement. Le sacrifier pourrait être une stratégie pour calmer les ardeurs du Hirak et générer des divisions au sein du mouvement."

Abdelaziz Bouteflika et Ahmed Gaïd Salah en mai 2012 à Alger lors d'un défilé militiare. Ils sont, à l'époque, les deux hommes les plus puissants d'Algérie.
Abdelaziz Bouteflika et Ahmed Gaïd Salah en mai 2012 à Alger lors d'un défilé militiare. Ils sont, à l'époque, les deux hommes les plus puissants d'Algérie.
© AP Photo/Anis Belghoul

Le tout-puissant chef de la plus grande armée africaine ne serait donc pas intouchable. "L’armée est un système très opaque et très complexe, reprend Dalia Ghanem. On a tendance à dire Gaïd Salah pour parler de l’armée. On a aussi tendance à parler de l’armée de manière métonymique, comme si elle était très homogène alors que ce n’est pas le cas, il y a différentes factions. Gaïd Salah ne serait pas où il est et ne dirait pas ce qu’il dit s’il n’y avait pas d’autres militaires assez puissants et hauts placés pour le soutenir. Aujourd’hui, ils ont mis Gaïd Salah sur le devant, mais il n’est pas exclu du tout qu’ils puissent le sacrifier à un moment ou à un autre".

"L'armée gagnerait à revenir derrière la scène"

L’ANP, l’Armée nationale populaire, trouve ses origines dans l’Armée de libération nationale. "C’est une armée vue comme celle qui a libéré l’Algérie dans les années 1960, qui a construit et développé l’Algérie dans les années 1980 et qui a combattu le terrorisme dans les années 1990, explique Dalia Ghanem. Elle est donc vue et perçue, à juste titre, comme la seule institution sur laquelle on peut compter. L’armée en tant que telle reste très populaire, c’est l’institution dans laquelle les Algériens ont le plus confiance. Mais gouverner a un coût : l’armée aurait aujourd’hui tout intérêt à revenir derrière la scène si elle veut garder les rênes du pouvoir et maintenir sa popularité. Son statut d’institution de l’ombre la protège des critiques. Mais depuis le début du Hirak, l’armée se retrouve sur le devant la scène car le pouvoir politique n’existe plus. Sa réputation et sa popularité risquent d’en pâtir"

Qui est Gaïd Salah ?

D'Ahmed Gaïd Salah, 79 ans, on ne sait presque rien. Il commence sa carrière militaire dans le maquis en 1957, pendant la guerre d’indépendance. Sa formation le conduira en Union soviétique, près de Moscou, où il fera ses classes à l’Académie d’artillerie de Vystrel.
Pas de grands faits d’armes à son actif, explique Dalia Ghanem : “Du peu d’éléments biographiques dont on dispose, on sait qu’il a gravi les échelons de la hiérarchie militaire petit à petit, notamment pendant la guerre civile, la décennie noire des années 90 où il est devenu commandant des forces terrestres. Est venue l’ère Bouteflika au cours de laquelle il est resté aux commande très longtemps alors que tant d’autres ont été mis à la retraite, je pense notamment au général Lamari et d’autres. Il a alors occupé plusieurs postes avant d’être nommé vice-ministre de la Défense en 2013”. Il doit donc sa longévité à une fidélité et une loyauté sans faille à Abdelaziz Bouteflika et à son clan. On le sait notamment très proche de Saïd Bouteflika, le frère -aujourd’hui aux arrêts- de l’ancien président.

14 mai 2019 à Alger, un manifestant brandit une pancarte hostile au chef de l'armée, Ahmed Gaïd Salah.
14 mai 2019 à Alger, un manifestant brandit une pancarte hostile au chef de l'armée, Ahmed Gaïd Salah.
© AP Photo/Fateh Guidoum

Aujourd’hui, les Bouteflika sont sortis du jeu. De nombreuses personnalités de l’ancien régime sont tombées. Mais Ahmed Gaïd Salah est encore debout. 
Chaque vendredi, il est pourtant la cible des critiques des manifestants qui lui reprochent “d’avoir retourné sa veste et de s’être présenté comme le sauveur, commente Dalia Ghanem. Il était considéré comme le chouchou de Bouteflika du fait de sa proximité avec Saïd, le frère de l’ancien président. Il doit beaucoup à cette famille qui a poussé sa carrière. Cela ne l’a pas empêché de se présenter à la télé en demandant la mise en oeuvre de l’article 102 de la constitution pour démettre le président.

En mars, la blague qui courait était : “on ne peut pas être Zorro et le Sergent Garcia à la fois”

Dalia Ghanem, chercheuse

Les Algériens n’oublient pas non plus qu’au début des manifestations, favorable au 5e mandat de Bouteflika, Salah tenait un discours assez menaçant à l’encontre des manifestants qui, selon lui, mettaient en péril la stabilité de l’Algérie. 

Désormais, le maintien d’Ahmed Gaïd Salah a son poste est davantage qu’une revendication : d’un côté comme de l’autre, il s’agit d’un enjeu. L’homme incarne le système dont les manifestants réclament la fin et dont ils refusent qu’il organise la présidentielle. Le lâcher ou non ? A quel moment ? “Je pense qu’il devient trop encombrant et qu’il serait stratégique de le sacrifier, conclut Dalia Ghanem. Cela pourrait même sauver la présidentielle. Maintenant, pourquoi l’armée traîne-t-elle ? Salah a sans doute encore des soutiens importants au sein de l’armée. Ou bien peut-être l’armée ne veut-elle pas donner au Hirak une nouvelle concession, qui signifierait que la porte est ouverte pour d’autres avec le risque de radicalisation des revendications du Hirak”.

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