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En Algérie, que va-t-il se passer après la fin de l'intérim présidentiel ?

Manifestations contre le gouvernement, se déroulant à Alger le 24 mai 2019.  ©AP Photo/Fatih Guidoum

L'élection présidentielle prévue le 4 juillet a été annulée en Algérie. Un scrutin qui devait permettre l'élection d'un successeur au président Abelaziz Bouteflika. Ainsi, le mandat du président par intérim, qui devait se terminer le 9 juillet va se prolonger. Quelles peuvent être les conséquences pour le pays ? Analyse de l'éditorialiste de TV5MONDE, Slimane Zeghidour.

 

Le Conseil constitutionnel en Algérie a annoncé dimanche 2 juin l'annulation de l'élection présidentielle prévue le 4 juillet, après avoir invalidé les dossiers des deux seuls candidats. Il préconise le prolongement du mandat d'Abdelkader Bensalah qui devait prendre fin le 9 juillet. Car selon le Conseil, il revient au chef de l'Etat par intérim de "convoquer de nouveau le corps électoral et de parachever le processus électoral jusqu'à l'élection du président de la République et la prestation de serment".

Le report de cette élection présidentielle était l'une des principales revendications des manifestants, qui refusaient un scrutin organisé par des piliers de l'ancien régime d'Abdelaziz Bouteflika. En attendant un prochain scrutin, le pays se retrouve dans un vide constitutionnel. 

TV5MONDE : Le mandat du président algérien par intérim Abdelkader Bensalah a été prolongé. Il est maintenu à son poste au-delà du délai prévu par la Constitution, qui était de 90 jours maximum. C'est une situation inédite, quelles peuvent être les conséquences ? 

Slimane Zeghidour : C'est effectivement une situation totalement inédite, et qui en plus n'est même pas prévue ou envisagée par les textes de la Constitution. Ce qui signifie qu'à partir du 9 juillet, lorsque l'intérim de l'actuel président sera consommé, l'Algérie entrera dans un vide constitutionnel absolu et sera en totale apesanteur avec aucun gouvernement légitime, légal fonctionnant en vertu d'un article de la Constitution.

L'Algérie sera en apesanteur constitutionnelle, cela veut dire que ce qui tiendra lieu de gouvernement ne sera pas habilité ni à parapher des traités internationaux, ni à créditer des ambassadeurs, ni avoir quelconque activité diplomatique avec toutes les prérogatives et les capacités d'un Etat ordinaire, fut-il par intérim. Par conséquent, c'est un état de paralysie institutionnel, constitutionnel dans un pays qui occupe une grande partie du bassin méditerranéen et qui se trouve en face de l'Union européenne.
 

Ce vide constitutionnel inquiète aussi les pays voisins et les pays européens qui sont des partenaires de premier plan de l'Algérie. 

Ce vide constitutionnel dans lequel va se trouver le pays ne manque pas d'inquiéter non seulement les Algériens, les acteurs de la scène algérienne, mais aussi les pays voisins, et les pays européens qui sont des partenaires de premier plan de l'Algérie. 

Et maintenant que peut-il se passer entre l'armée et le peuple algérien ?

L'armée est la seule force organisée, qui dispose d'un moyen de contrainte. On voit bien que c'est, en fait, le seul et vrai détenteur du pouvoir. Cela a toujours été le cas. Depuis l'indépendance, l'armée a toujours exercé à travers "une façade civile", c'est-à-dire un président, un Parlement, quelques partis d'opposition plus ou moins tolérés... Mais ce n'est plus le cas. Aujourd'hui, c'est l'armée exerce à travers le vice-ministre de la Défense et le Chef d'Etat major, l'unique interlocuteur des millions d'Algériens qui manifestent chaque jour.

Jusqu'ici toutes les propositions de l'armée ont été refusées par la population. La dernière étant le rejet du scrutin présidentiel prévu au début pour le 4 juillet qui vient d'être annulé. On a maintenant une armée qui est en panne d'idées et des manifestants qui demandent un pouvoir civil qui ne soit plus militaire, autrement dit que l'armée rentre dans ses casernes. 

Militaires et manifestants ont grandi dans une culture qui ignore la négociation, la concertation et le compromis.

Le seul point commun entre les militaires d'un côté et les manifestants de l'autre, c'est que les deux ont grandi dans une culture qui ignore la négociation, la concertation et le compromis.

Il y a un manque de culture démocratique chez les deux protagonistes. Pour preuve jusqu'à maintenant, ni l'armée n'a proposé des interlocuteurs crédibles pour négocier la transition, ni les manifestants n'ont été capables d'élire des représentants au moins provisoires, qui portent leurs doléances pour aller négocier avec les représentants du pouvoir.

Or pour négocier il faut être deux et pour divorcer aussi il faut s'assoir à la même table. Tout cela n'est pas encore fait, on est vraiment dans une impasse totale.

Qui pourrait assurer l'intérim jusqu'à un prochain scrutin ?

Face à une armée qui semble en panne d'idées et des manifestants qui ne veulent plus du système, sans vouloir négocier avec ses représentants actuels pour assurer une transition, il y a des universitaires, des partis politiques, des anciens représentants du système reconvertis en démocrates réformateurs. Ces derniers proposent, les uns, de choisir des personnalités respectées et réputées pour leur probité incontestable pour assurer un deuxième intérim non prévu par la Constitution. Au cours de cet intérim, ils essaieraient d'organiser de vraies discussions entre les représentants que le système aura nommé d'ici là et les représentants des manifestants qui ont été désignés pour aller vers une Constituante, c'est à dire des députés qui élaboreront une nouvelle Constitution, qui sera soumise à référendum. 

Mais tout cela prendra au minimum neuf mois à un an, ce qui veut dire que l'Algérie va fonctionner pendant des mois et des mois, si cette hypothèse est retenue, avec un gouvernement qui n'en est pas un et sera d'une certaine manière entre parenthèses.

Et cela aussi d'une certaine manière c'est une situation inédite et qui doit être gérée d'une part par un gouvernement qui n'a jamais affronté ce type de situation. Et d'autre part, par des manifestants qui n'ont jamais eu à trancher et à élaborer le passage d'un système opaque, autoritaire et vertical à un système transparent, démocratique avec une séparation du pouvoir. Et comme c'est une situation vraiment inédite, tout est possible.
 

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