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En Tunisie, la justice transitionnelle demande des comptes à la France

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©TV5MONDE / M. Defroyenne, RV. Garcia

La France doit-elle indemniser des victimes de crimes commis en Tunisie au milieu des années 50, après l'indépendance ? Oui, répond l'Instance Vérité et Dignité. Installée en 2014, l'IVD a pour mission de recenser et d’examiner les exactions commises par le régime tunisien de 1955 à 2013, sous les ères Bourguiba et Ben Ali. Mais le passé commun entre la France et la Tunisie figure également parmi les conclusions. Entretien avec Slimane Zeghidour, éditorialiste à TV5MONDE.

TV5MONDE : A quoi ressemblait la présence française en Tunisie avant l'indépendance de 1956 ?

Slimane Zeghidour : Tout comme au Maroc, il s'agissait d'un protectorat. C'était très différent de l'Algérie qui était considérée comme une extension du territoire de la République, où il n'y avait que le drapeau français, où l'on ne parlait et enseignait qu'en français, où il y avait des villes baptisées Lafayette, StrasbourgWaldeck-Rousseau et où seule la loi française était en vigueur.
En Tunisie, toute l'administration d'un Etat traditionnel était là, il y avait le Bey, un titre turc pour qualifier une espèce de monarque avec son palais. La Tunisie avait son protocole, son drapeau, et tout cela était chapeauté par un Résident général français qui détenait le vrai pouvoir au cas-où. Mais il n'était pas question de faire de la Tunisie un morceau de la France. La Tunisie restait un pays avec sa personnalité juridique, sa personnalité historique, mais sous la protection de la France. L'indépendance va survenir en 1956. Il s'agit alors d'une revendication tunisienne. Le parti de Habib Bourguiba, le Néo-Destour, a milité pour cela. Ce sera une indépendance sans grand drame, résultat de négociations avec le gouvernement français de Pierre Mendès-France.

Le grand drame survient cinq ans plus tard, en juillet 1961. La présidente de l'Instance vérité et dignité évoque aujourd'hui "le grand massacre de Bizerte" pour justifier la demande adressée à la France. De quoi s'agit-il ?

Lorsque les Français se sont retirés en 1956, il y avait une clause selon laquelle la France gardait la base navale de Bizerte jusqu'en juillet 1963. C'était un bail temporaire de sept ans. Mais, en 1961, Bourguiba est en mauvaise posture. En Algérie, il y a la guerre et Tunis abrite les bureaux du Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA).
On assiste à des attaques de l'armée française contre des Algériens en territoire tunisien. Ces attaques font des victimes tunisiennes. Au niveau de sa politique intérieure, Bourguiba fait face à une opposition qui fait de la surenchère nationaliste en l'accusant de complaisance à l'égard des Français. Au même moment, en Egypte, il y a la montée de Nasser contre l'impérialisme avec notamment la nationaliste du Canal de Suez. Dans ce contexte, Bourguiba se trouve contraint d'accélérer la sortie des Français.
Des militaires tunisiens, mal entraînés, accompagnés de militants du parti au pouvoir vont se rendre à l'entrée de la base pour demander ce départ. Face à eux, des paras, c'est à dire les soldats les mieux aguerris du monde à l'époque. Compte tenu du rapport de force, ce ne seront pas des combats, mais bel et bien un carnage.
Le bilan officiel sera de 600 Tunisiens tués. Mais la Croix-Rouge tunisienne parlera d'un bilan de 5000 victimes. 

Bizerte, dans le nord de la Tunisie, abrita une base navale française de 1881 à 1963.
Bizerte, dans le nord de la Tunisie, abrita une base navale française de 1881 à 1963.
© CC

Sur quoi va déboucher cette crise ?

Ce sera un traumatisme pour tout le monde. Bourguiba était l'homme de l'Occident. En pleine guerre froide, Américains et Anglais sont intervenus pour défendre la Tunisie, et la France a été contrainte de se retirer. Aujourd'hui, la version officielle française reste "on a été attaqué, les Tunisiens n'ont pas respecté le contrat, on a dû se défendre". La France, à l'exception de la Shoah, n'a jamais présenté d'excuses ou accepté de concéder des réparations pour quoique ce soit.

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