États-Unis : Joe Biden a-t-il les moyens de ses ambitions en Afrique ?

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En août 2014, à Washington, Joe Biden, alors vice-président de Barack Obama, s'exprime au sommet sans précédent US-Africa qui réunit une cinquantaine de chefs d'Etat africains.
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Mis à jour le
5 March 2021 à 16:18
par Philippe Randrianarimanana
Depuis son investiture, le président Biden n’a de cesse d’incarner la rupture avec son prédécesseur. C’est vrai aussi dans ses relations avec les pays africains. L’abrogation immédiate de l’interdiction de visas qui frappait des pays africains musulmans symbolise cette volonté de rupture. La relation entre l’Afrique et les Etats-Unis a lourdement pâti du mandat de Donald Trump qui n’a non seulement jamais mis les pieds en Afrique mais en plus les avaient insultés de manière outrancière. Mais la politique africaine de Joe Biden est aussi limitée par sa politique intérieure.

Un mois après son arrivée à la Maison Blanche, Joe Biden envoyait un message vidéo aux présidents africains à la veille du 34e sommet de l’Union africaine (UA). Pour son premier discours auprès d’une instance internationale en tant que président, Biden assure à l’Afrique que les Etats-Unis sont « un partenaire dans la solidarité, le soutien et le respect mutuel ».

Le retour du "leadership moral" de l'Amérique

« Le discours sur la politique africaine est très important parce que c’est un retour en grâce des Etats-Unis. Le président Biden adopte une position de "leadership moral" et essaie de remonétiser la voix des Etats-Unis qui avait été affectée et discréditée par Trump », souligne Nicolas Gachon, spécialiste de la politique américaine et maître de conférences en histoire et civilisations des Etats-Unis à l'Université Paul-Valéry à Montpellier 3.

Biden insiste notamment sur les valeurs à défendre, la bonne gouvernance, la démocratie, les droits humains, "ceux des femmes et des filles, des individus issus de minorités sexuelles, de personnes handicapées ou de toutes origines ethniques, religieuses ou autres". Des thèmes qui ne sont pas forcément au cœur de l’agenda de certains dirigeants africains, voire sur lesquels ils affichent leur hostilité, par exemple sur les minorités sexuelles. Biden se garde néanmoins de faire de l’ingérence dans les affaires des pays africains.

En s’adressant au sommet de l’Union africaine, il montre qu’il s’appuie sur une approche multilatéraliste qui avait été niée par son prédécesseur, « il reconnaît aussi le rôle capital que doit jouer l’UA dans le développement économique et politique du continent. S’adresser à l’UA c'est une reconnaissance de cette volonté de travailler en partenariat avec les organisations continentales et sous-régionales, commente Christopher Fomunyoh, directeur régional pour l'Afrique au National Democratic Institute for International Affairs basé à Washington. S’il sera difficile de répondre aux attentes de Washington, l’administration américaine souhaite un partenariat avec une Union africaine qui joue pleinement son rôle et mette en œuvre ses propres résolutions sur les droits humains, les élections, la démocratie et la bonne gouvernance ».

De nombreux autres signaux montrent que le président américain ne reste pas au stade du symbole. Au changement de ton et d’attitude de l’administration américaine à l’égard de l’Afrique, Joe Biden affiche aussi un changement de visage avec la nomination de plusieurs spécialistes de l’Afrique. Samantha Powers en tant qu’ambassadrice à l’Agence internationale de Développement, Dana Banks, diplomate en Afrique du Sud intègre le Conseil National de Sécurité. Mais surtout, Linda Thomas Greenfield est nommée ambassadrice américaine à l’ONU, avec rang de ministre. Cette diplomate chevronnée, en poste dans plusieurs pays africains, fut ambassadrice au Liberia. Une carrière africaine qui l’avait menée jusqu’au secrétariat d’Etat adjoint aux affaires africaines. Mais celle qui fut madame Afrique sous Obama fut victime de la purge sous Donald Trump.

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L’expérience de l’Afrique et le fantôme d’Obama

Si Biden a choisi la compétence de spécialistes de l’Afrique, il témoigne aussi d’une forme de continuité avec l’ère Obama. Un choix qui n’est pas sans effet sur le plan intérieur. « C’est gênant pour la gauche du parti démocrate qui reproche assez sévèrement à Joe Biden d’avoir nommé des anciens membres de l’administration Obama et le taxe de dérive centriste, donc à droite, donc c’est à double tranchant », commente Nicolas Gachon. Pour cet universitaire, le danger pour Biden c’est de faire un troisième mandat d’Obama, dont le bilan pour l’Afrique est marqué par la désillusion après de grands espoirs.

Mais pour Christopher Fomunyoh, Biden aura la tâche plus facile qu’Obama, notamment parce qu’il n’est pas noir. « Biden fera des efforts pour montrer que son attachement pour le continent est réel, qu'il est à même de satisfaire les attentes des Africains et d'intégrer dans cette démarche l'appui de l'électorat noir-américain dans lequel se trouve beaucoup d'africains de la diaspora ». Selon cet expert, les nominations de personnes afro-américaines peuvent être interprétées comme « une reconnaissance à l’égard de l’électorat noir américain très rattaché à l’Afrique qui s’est mobilisé pour Joe Biden et qui en Géorgie a joué un rôle significatif pour que les démocrates obtiennent la majorité au Sénat ».

Reste que le fait que la politique intérieure dicte en grande partie la politique extérieure des Etats-Unis pose des limites à la marge de manœuvre réelle du président Biden, notamment en matière de politique africaine. Jusqu’à présent, le président Biden a beaucoup gouverné par décrets pour rompre de manière spectaculaire avec l’ère Trump. "Le problème est qu’une telle politique n’est pas très pérenne et peut être défaite par un successeur", indique Nicolas Gachon. Passer par la voie du Congrès exige plus de temps et présente plus de risques, mais donne de la force aux lois votées. « Joe Biden a évoqué dans des conversations l’idée d’une zone de libre-échange avec l’Afrique, rapporte Nicolas Gachon, mais tout ce qui pourra prendre la forme d’un traité devra être voté par le Sénat, et là les échéances sont courtes. » Et pour cause, la très courte majorité au Sénat de Joe Biden – qui dispose de la majorité dans les deux chambres du Congrès -  pourrait être remise en question aux élections de mi-mandat en 2022. 

Rivaliser avec la Chine, "l'adversaire stratégique"

Malgré tout, l’administration Biden affiche certaines ambitions à l’égard de l’Afrique. Lors de son audition devant le Sénat, Linda Thomas Greenfield avait présenté la Chine comme "l’adversaire stratégique" des Etats-Unis. Et sur le continent africain, elle plaide pour offrir une alternative à la Chine et à sa stratégie d’investissements qui a plongé les pays africains dans un endettement colossal selon elle.

« Ça n’a pas marché pour les Africains, et ça ne s’est pas déroulé comme le prévoyaient les Chinois, a-t-elle affirmé. Ils ont échoué parce que les Africains préféreront plutôt, lorsque c’est possible, travailler avec les Etats-Unis. Mais pour l’instant, malheureusement, ils n’ont pas toujours le choix. Nous devons en tirer avantage, et être plus proactifs dans notre engagement sur le continent africain », déclarait-elle aux sénateurs qui l’auditionnaient. De ce point de vue, « l'un des atouts qui pourra servir l'administration Biden c'est la jeunesse africaine, qui constitue une frange importante de la population africaine », estime Christopher Fomunyoh. Attachée aux valeurs démocratiques, cette jeunesse aspire à être gouvernée différemment.

Mais au-delà des effets d'annonce, peut-on s'attendre à des changements sensibles de la politique américaine en Afrique. Grand connaisseur de la question, Christopher Fomunyoh ne croit pas à une volonté d'une présence accrue de forces américaines sur le continent, même si les Etats-Unis ont le souci d'aider à régler vite des conflits en cours et atténuer les menaces  auxquelles sont exposés les pays africains. Parmi les pays à conflit, l'Ethiopie, le Cameroun, mais aussi la Somalie et le Mozambique auront besoin de partenaires.

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De même pour les pays de la zone sahélo-saharienne en proie à l'insécurité et l'extrémisme violent qui déstabilisent des démocraties émergentes comme au Niger et au Burkina Faso, ou encore le Mali. "Les Etats-Unis, soit de façon bilatérale, soit avec des institutions multilatérales comme le système des Nations unies, le conseil des droits de l'homme ou les organisations régionales et sous-régionales, pourraient apporter leur expertise, leurs ressources et leur expérience".

Des promesses et des moyens

D'autres pays pourraient bénéficier d'une attention plus grande de l'administration Biden: les puissances africaines comme l'Afrique du Sud, le Nigeria, le Soudan et même l'Ethiopie, mais aussi les pays alliés traditionnels comme le Liberia, le Sénégal ou encore les pays qui ont une économie en voie de développement ou qui se consolide comme le Ghana, la Côte d'Ivoire et la République Démocratique du Congo.

L'intérêt pour les Etats-Unis vise à ne pas être distancés par d'autres puissances qui développent leurs partenariats sur le continent, comme la Chine mais aussi la Russie, et bénéficier de l'appui des Africains dans les instances internationales. Mais pour cela, les Etats-Unis devraient aussi "investir en monnaies sonnantes et trébuchantes pour aider les pays africains", avertit Nicolas Gachon. Reste à savoir si Joe Biden pourra dépasser le stade des promesses et de l'invocation. "Les limites seront celles de la politique intérieure, du Sénat et de la Chambres des représentants qui gèrent le budget du président des Etats-Unis. Le risque est de se retrouver dans une situation où l'on a fait beaucoup de promesses, mais où d'autres, eux, agissent davantage sur le terrain en Afrique".