Étude clinique sur le Covid-19 en Afrique : "Le but est d'avoir un médicament pour empêcher une évolution sévère de la maladie"

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Étude clinique sur le Covid-19 en Afrique : "Le but est d'avoir un médicament pour empêcher une évolution sévère de la maladie"  (1)
Un patient atteint par le Coronavirus dans une unité de soins intensifs à Nairobi au Kenya, ce 3 novembre 2020. Le Kenya est l'un des 13 pays participant à l'étude ANTICOV lancée par l'ONG DNDi. (Photo : AP / Brian Inganga)
Mis à jour le
11 janvier 2021 à 06:35
par Pascal Hérard
Treize pays africains et un réseau international de recherche se sont associés pour lancer la plus vaste étude clinique en Afrique sur le traitement des patients atteints du Covid-19. L'étude ANTICOV doit permettre d'identifier des médicaments pour traiter les formes modérées de Covid-19. Entretien avec la docteure Nathalie Strub-Wourgaft, directrice de l'organisation de recherche des maladies tropicales négligées, DNDi, à l'initiative d'ANTICOV.

L'ONG internationale DNDi (Drugs for Neglected Diseases initiative, Initiative pour les médicaments de maladies négligées) est une organisation de recherche indépendante basée en Suisse, qui lance aujourd'hui une grande étude clinique sur le continent africain, ANTICOV, devant permettre de traiter les patients atteints du Covid-19. Nous avons interrogé la directrice, en charge de l'étude ANTICOV, la docteure Nathalie Strub-Wourgaft, pour mieux comprendre les tenants et les aboutissants de cette initiative, unique sur le continent africain de par son ampleur.

TV5MONDE : Quelle est est la raison principale pour lancer une étude clinique sur le Covid-19 dans 13 pays africains aujourd’hui ?

Le docteur Nathalie Strub-Wourgaft est directrice de l'ONG DNDi et supervise l'étude ANTICOV en Afrique. (Photo : DNDi)

Aujourd'hui, nous ne disposons d'aucun traitement qui peut prévenir une évolution sévère des patients atteints de Covid. Le problème est que si une évolution sévère survient, en particulier dans des structures à faibles ressources ou débordées, les patients risquent de ne pas avoir accès aux soins, c'est-à-dire à une oxygénothérapie, à des traitements ou à une ventilation mécanique assistée. Le but de cette étude c'est de pouvoir prévenir cette progression sévère en traitant les patients très tôt, dès l'instant où ils seront diagnostiqués avec des symptômes légers.

TV5Monde : Pourquoi une étude clinique sur le Covid-19 en Afrique et pas en en Europe ?

C'est tout le problème avec le Covid-19 puisque seulement 4% des études sont faites sur le continent africain. Donc, pour l'instant il y a vraiment peu de recherches effectuées pour répondre aux besoins du continent. Il y a eu des études en Europe, mais aucune ne permet de conclure à l'efficacité d'un traitement. Une étude aux États-Unis vient de se terminer, mais avec les contraintes propres aux réglementations du pays, il ne peut pas y avoir un déploiement à tous les patients diagnostiqués présentant des symptômes légers, ce qui représente quand même la grande majorité.

Notre objectif avec cette étude est simple, c'est celui de réduire de 50% le nombre de patients qui vont être hospitalisés à cause du Covid dans le cas où ils auront une aggravation respiratoire.

En Afrique, c'est une très large étude qui va être effectuée et conduite par les Africains. Elle est d'ailleurs demandée par les Africains, parce qu'ils veulent trouver des solutions. Ce projet est piloté par tous les partenaires en Afrique et il faut beaucoup de patients pour parvenir à des résultats statistiques robustes. Il y aura donc une grande taille d'échantillons dans l'essai clinique.

Il faut aussi parler des comorbidités, quand on parle du continent africain. Nous allons inclure la plus large population possible, ce qui signifie que nous n'allons pas exclure des patients diabétiques, touchés par le VIH, trop maigres ou en surpoids. Tous ces patients à risque avec le Covid-19 seront inclus dans l'étude clinique. Il y a aussi certains ministères de la Santé qui utilisent déjà des traitements que l'on va tester, et qui peuvent vouloir obtenir des données qui sont spécifiques à leur région.

TV5MONDE : Pourtant, l’épidémie de Covid-19 n'a pas beaucoup touché l'Afrique, c’est même le seul continent qui échappe en partie à la crise sanitaire, avec un taux de mortalité et de personnes malades très faible.

Vous avez raison, pour l'instant, si on regarde les chiffres, c'est plutôt rassurant et c'est tant mieux. Le problème c'est que l'épidémiologie est très compliquée. On ne maîtrise absolument pas tous les facteurs qui contribuent à indiquer qu'il y aurait moins de cas, mais ce qui est sûr c'est que l'Organisation mondiale de la Santé a fait une déclaration il y a une semaine indiquant une inquiétude sur un nouveau départ épidémique. Les chiffres varient et si la mortalité était très basse jusque là dans certains pays, elle peut augmenter, comme au Kenya en ce moment. Donc, je reste très prudente.

L'OMS est l'organe qui doit guider les recommandations de santé publique et cet organisme n'exclut pas que l'hydroxychloroquine puisse être efficace pour la première phase de la maladie.

Notre objectif avec cette étude est simple, c'est réduire de 50% le nombre de patients qui vont être hospitalisés à cause du Covid dans le cas où ils auront une aggravation respiratoire. Nous savons par exemple qu'il faudrait plus de 5000 ventilateurs pour intuber les 5% de patients qui développeraient une forme plus sévère du Covid et l'on sait que nous les avons pas. Donc, quoi qu'il arrive, diminuer de 50% le nombre de patients qui auraient besoin d'une oxygénation rapide, voire plus, c'est bien.
 

TV5MONDE : L’hydroxychloroquine est un médicament qui a créé de grosses controverses avec une efficacité qui n’a toujours pas été démontrée. Pourquoi sélectionner ce médicament parmi ceux qui vont être testés dans le cadre d'ANTICOV ?

Nous commençons par tester deux médiaments, dont l'hydroxychloroquine, mais nous allons en tester aussi deux ou trois autres. C'est toute la beauté de ce protocole qui est un protocole plateforme, qui nous permet de tester plusieurs options thérapeutiques, de manière très dynamique. Nous pourrons arrêter les options qui ne marchent pas ou au contraire faire des changements de stratégie de santé publique avec celles qui marcheront très bien, intégrer aussi de nouveaux produits avec tout ce que la recherche peut nous amener.

Sur l'hydroxychloroquine, elle fait partie des deux molécules avec le lopinavir/ritonavir (LPV/r, utilisés contre le VIH, ndlr) qui ont été recommandées pour être testées sur la base de modèles d'analyse de laboratoire, de tests in vitro qui avaient une activité avérée sur le SARS-CoV-2. Ces deux molécules ont déjà été testées dans des études avec des patients, mais probablement dans des moments sévères de la maladie, où elles semblent ne pas marcher. Par contre, sur la première phase de la maladie, quand les patients commencent à être infectés avec une réplication virale, alors que leur système immunitaire est en train de lutter contre le virus, c'est là où il faut donner des médicaments avec une action précoce antivirale. Je pense qu'aujourd'hui la science n'est pas capable de nous dire si ça marche ou si ça ne marche pas, et le problème c'est que l'on reste avec cette espèce de non-science à base d'opinion. Aujourd'hui, l'OMS ne recommande d'ailleurs ni d'utiliser l'hydroxychloroquine pour les formes légères, ni de ne pas l'utiliser pour les formes légères.

Nous irons juqu'à 3000 patients. Nous allons analyser les résultats et regarder si l'on a un signal déterminant afin de savoir si une molécule marche ou ne marche pas (…) Notre objectif est avant tout d'amener des outils de santé publique.

A mon sens, l'OMS est l'organe qui doit guider les recommandations de santé publique et cet organisme n'exclut pas que l'hydroxychloroquine puisse être efficace pour la première phase de la maladie. Il faut savoir qu'avec cette étude, nous avons 19 sites répartis sur 13 pays africains et pour démarrer, nous avons mis en place un mécanisme qui réunit les comités d'éthique et les agences réglementaires de tous les pays concernés pour examiner ensemble ce protocole.

Les 13 pays africains de l'étude ANTICOV sont : Burkina Faso, Mali, Guinée, Côte d'Ivoire, Ghana, Guinée équatoriale, Cameroun, Soudan, Ethiopie, Kenya, Ouganda, RD Congo, Mozambique.

Nous avons bien entendu discuté au sujet de l'hydroxychloroquine, sur ce qui marche ou pas et il y a encore aujourd'hui 8 pays sur les 13 qui recommandent ce médicament. Pour certains de nos interlocuteurs, l'étude les intéresse parce qu'ils pensent que la recommandation n'est pas une bonne chose, pour d'autres c'est parce qu'ils pensent à l'inverse que cette recommandation est une bonne chose, mais veulent vérifier.

TV5MONDE : Quelles seront les actions menées une fois l’étude terminée, si les résultats sont positifs ?

C'est une étude plateforme mais aussi un essai adaptatif, ce qui veut dire que nous allons faire des essais intermédiaires très régulièrement, au bout de 300 patients puis ensuite tous les 450 patients. Nous irons juqu'à 3000 patients si nécesaire. Nous allons analyser les résultats et regarder si l'on a un signal déterminant afin de savoir si une molécule marche ou ne marche pas. Si les résultats indiquent à un moment qu'il y a un produit qui marche, nous voulons que ces résultats soient transmis aux autorités de santé et à l'OMS pour qu'ensuite ce soit débattu, mais en dehors de nous bien sûr. Afin de savoir comment intégrer ces résultats dans des politiques de santé. Notre objectif est avant tout d'amener des outils de santé publique.