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Génocide au Rwanda : Aloys Ntiwiragabo, un vieux monsieur si tranquille

Aloys Ntiwirabago à une date indéterminée. © African Rights

La justice française a ouvert le 25 juillet dernier une enquête préliminaire pour "crimes contre l'humanité" contre Aloys Ntiwiragabo. Chef des renseignements militaires pendant le génocide des Tutsis au Rwanda en 1994, il vivrait en France sans être dérangé. L'enquête a été ouverte après la publication d'un article du site français d'information Mediapart affirmant avoir retouvé cet homme, âgé de 72 ans, près d'Orléans dans le centre du pays. Une affaire rocambolesque qui illustre le climat d'impunité dans lequel vivraient en France un certain nombre de génocidaires présumés.

Mai 2020, aux portes de Paris, la police française arrête Félicien Kabuga, financier présumé du génocide des Tutsis qui fit 800.000 morts en 1994. 
Au Rwanda, les associations de survivants saluent cette arrestation tout en pointant immédiatement l’étendue du chantier restant. Jointe à Kigali, l’association Ibuka qui se bat pour la mémoire des victimes nous mentionne le rôle ambigu de la France vis- à-vis des anciens génocidaires présumés. Ainsi que sa tendance à laisser en paix des personnes clairement identifiées.

La personnalité retrouvée par les journalistes de Mediapart est une nouvelle illustration de cette impunité dont semblent jouir les génocidaires présumés réfugiés en France.

C’est dans la banlieue d’Orléans, à une centaine de kilomètres de la capitale française que le journaliste de Mediapart Théo Engelbert retrouve, il y a quelques mois, la trace d’Aloys Ntiwiragabo, “pilier présumé du génocide des Tutsis”, titre le journal en ligne. C’est en localisant son épouse, qui bénéficie de l’asile en France depuis 1999, que Mediapart retrouve, en sept mois, celui qui dirigeait le renseignement militaire rwandais pendant le génocide.
Depuis près de 20 ans, Aloys Ntiwiragabo ne faisait plus l’objet d’aucune poursuite de la part du Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR) qui avait renoncé à lui mettre la main dessus, ce que, de son côté, la France n’a jamais cherché à faire. “On ne savait même pas s’il était encore vivant”, confie à Libération Alain Gauthier qui, avec son épouse Dafroza, recherche sans relâche les personnalités soupçonnées d’avoir pris part au génocide de 1994.

Officiellement, donc, l’homme était introuvable. Mais le site d’information précise que le nom d’Aloys Ntiwiragabo figure sur sa boîte aux lettres et que le 10 juillet dernier, il se rend même à La Poste récupérer un courrier recommandé qui lui est adressé “à son identité véritable”, sur présentation d’une pièce d’identité.
En clair, Aloys Ntiwiragabo n’était pas une aiguille dans une botte de foin pour quiconque se décidait à le chercher. Ce qu’a fait Théo Engelbert.

Premier cercle

Dans les années 90, avant le déclenchement du génocide, Aloys Ntiwiragabo appartient au premier cercle du pouvoir, celui qui, rappelle Mediapart, “répandra l’idéologie des Hutu Power, ce groupe d’extrémistes radicaux rwandais, qui conduira au génocide”.

En 1993, nommé à la tête du renseignement militaire, il dresse des listes d’ennemis. Qui sont ces ennemis ? “Le Tutsi de l’intérieur et de l’extérieur, ainsi que tout opposant ou personne considérée comme trop modérée", explique un autre ancien responsable militaire à Mediapart qui rappelle au passage que "le procureur du TPIR attribue la paternité de ces listes au colonel Ntiwiragabo

Si les responsabilités d’Aloys Ntiwiragabo avant le déclenchement du génocide un matin d’avril 1994 sont avérées, ses défenseurs s’appuient plutôt sur la période du passage à l’acte à proprement parler pour alléger la charge. Joint par RFI, son avocat, Me Benjamin Chouai, rappelle que Ntiwiragabo “fait partie de ce que l’on a appelé le groupe de Gatsinzi, c’est-à-dire les officiers légitimistes (...) qui ont fait, le 12 avril 1994, le communiqué du commandement des forces armées rwandaises disant qu’il fallait arrêter absolument tous les combats et demandant aux FPR (la rébellion alors emmenée par le futur président rwandais Paul Kagame, NDLR) de les arrêter de manière à ce qu’eux-mêmes puissent éliminer les forces Interahamwe (des miliciens hutus responsables d’une grande partie des exactions lors du génocide, NDLR) et faire cesser les massacres”.

Photos de victimes exposées au mémorial en juillet 2019 à l'occasion des 25 ans du génocide.
Photos de victimes exposées au mémorial en juillet 2019 à l'occasion des 25 ans du génocide.
© AP Photo/Ben Curtis

 

Ntiwiragabo, un homme qui a dit non ? La suite de son parcours ajoute un bémol aux arguments de son avocat. Si le groupe de Gatsinzi a rapidement été dissous et le colonel Gatsinzi démis de ses fonctions de chef d’état-major, Aloys Ntiwiragabo, lui, va rester à Kigali, au coeur des forces armées rwandaises, tout au long des trois mois que va durer le génocide des Tutsis. Mediapart cite ainsi l’ONG African Rights selon laquelle Ntiwiragabo ordonne, entre avril et juillet 1994, les assassinats d’officiers refusant de prendre part au génocide. L’acte d’accusation du TPIR citera également Ntiwiragabo parmi onze individus ayant “organisé, ordonné et participé aux massacres”. Dans ce groupe de onze officiers, cinq seront condamnés, trois acquittés et trois disparaîtront dans la nature, dont l’homme aujourd’hui retrouvé par le journaliste de Mediapart.

Au Zaïre et au Soudan

Que va devenir Aloys Ntiwiragabo après le génocide ? On sait avec certitude qu’il ne va pas s’évaporer immédiatement après la prise de Kigali par le Front patriotique rwandais de Paul Kagame le 4 juillet. Comme de nombreux responsables militaires de l’ancien régime, il va se réfugier de l’autre côté de la frontière de ce qui s’appelle encore le Zaïre, aujourd’hui République démocratique du Congo. Leur intention à l’époque est “clairement de retourner à Kigali pour reprendre le pouvoir”, nous confie une bonne connaisseuse du dossier.
Ntiwiragabo participe à la création de la rébellion hutue rwandaise FDLR et prend part à la 2e guerre du Congo en 1998. Le pouvoir de Laurent-Désiré Kabila veut alors se débarrasser de toute présence rwandaise tutsie au Congo, les FDRL l’y aideront.

Selon Mediapart, parallèlement, Ntiwiragabo joue également un rôle dans la guerre au Soudan aux côtés du président Omar el-Béchir contre la rébellion sudiste SPLA de John Garang. Guerre qui débouchera des années plus tard sur la partition du Soudan. 

Envie de quitter l'Afrique 

D’où Aloys Ntiwiragabo assistera-t-il à la naissance du Soudan du Sud en juillet 2011 ? C’est bien toute la question soulevée par l’article de Mediapart et à laquelle son auteur Théo Engelbert reconnaît ne pas avoir de réponse certaine. 

Si l’épouse de Ntiwiragabo, Catherine Nikuze, est installée depuis vingt dans la région d’Orléans, et qu’elle est surveillée de près par les services de renseignements, son époux lui, a un peu plus de mal à venir en France par les voix légales.
Des demandes de visa long séjour déposées aux ambassades françaises à Khartoum (Soudan) et à Niamey (Niger) en 2001 se solderont par deux refus. Mais, l’homme qui est alors encore recherché par le TPIR ne sera pas ennuyé outre-mesure. Mediapart a interrogé sur ce point celui qui dirigeait la diplomatie française en 2001 et sa réponse est pour le moins virulente.

Extrait de l'article de <em>Mediapart, "Aloys Ntiwiragabo, pilier présumé du génocide des Tutsis, se terre en France"</em>
Extrait de l'article de Mediapart, "Aloys Ntiwiragabo, pilier présumé du génocide des Tutsis, se terre en France"
© Mediapart

Nouvelle demande au début des années 2010, nouveau refus. Ainsi, en 2014, Aloys Ntiwiragabo n’avait toujours pas officiellement de visa français. Où est-il à l’époque ? Officiellement, il n’est nulle part. A-t-il depuis obtenu des papiers français ? Toujours est-il que le 10 juillet dernier, il se rend à la Poste et retire le fameux recommandé contre présentation de sa pièce d’identité...

Désarroi 

Le parcours d’Aloys Ntiwiragabo illustre bien le désarroi dans lequel l’attitude française laisse celles et ceux qui se battent pour la mémoire des victimes du génocide en réclamant que la justice puisse faire son travail. 

Lors de l’arrestation de Félicien Kabuga courant mai 2020, l’association Ibuka, tout en se félicitant, se demandait surtout combien de temps l’argentier du génocide avait pu vivre tranquillement en France. 

La question est la même concernant Aloys Ntiwiragabo. “On ne sait pas s’il est passé réellement inaperçu”, disait lundi Théo Engelbert, l’auteur de l’enquête de Mediapart, sur l’antenne de TV5MONDE. Car, si la justice française a annoncé l’ouverture d’une enquête dès la publication de l’article, bien d’autres génocidaires présumés vivent en France depuis des années sans jamais être inquiétés.

L’épouse d’Aloys Ntiwiragabo a ainsi obtenu des papiers français alors que son mari était recherché. Et si ses activités militantes ont intéressé la surveillance du territoire (DST), elle n’a jamais été dérangée.
Combien vivraient-ils ainsi en France plus ou moins tranquillement ? “Près d’une centaine de génocidaires supposés, estime Alain Gauthier, du Collectif des parties pour le Rwanda (CPCR) dans Libération, et ces suspects bénéficient de réseaux très structurés”.

Cas le plus emblématique, celui d'Agathe Habyarimana. Tous ceux qui s'intéressent au dossier savent que la veuve de l’ancien président rwandais tué dans l’attentat de son avion considéré comme déclencheur du génocide de 1994 réside dans l'Essonne.
Pourtant, elle est officiellement déclarée persona non grata par le préfet de ce département situé au sud de Paris. Alain Gauthier rappelle aussi que “le statut de réfugiée lui a été refusé et que le Conseil d’Etat a été écrit noir sur blanc qu’elle est soupçonnée d’être une instigatrice du génocide… et ensuite ?” 

Quant à ceux qui font malgré tout l’objet de poursuites comme cet ancien gynécologue qui vit aujourd’hui près de Bordeaux ou l’ancien préfet de Gikongoro vivant dans l’Est de la France et poursuivi depuis vingt ans, ils savent manifestement jouer avec les lenteurs de la justice française. 

Théo Engelbert, le journaliste de Mediapart a fait l’objet d’insultes et de menaces après la publication de son enquête. S’il nous confie ne pas avoir envie de s’étaler sur le sujet, il reconnaît toutefois que “ce sont des personnes qui vivent tranquillement dans l’Hexagone, qui n’ont jamais été rattrapées par leur passé. Alors forcément, le travail des journalistes les dérange…

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