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Génocide de 1994 au Rwanda : Kabuga arrêté, Bizimana mort, qu'en est-il des autres fugitifs ?

31 mai 1994, les corps d'une femme et de son enfant près d'une église à Nyarubuye. Deux semaines auparavant, des milliers de Tutsi y ont été massacrés. © AP Photo/Jean-Marc Bouju

Ancien ministre de la Défense pendant le génocide des Tutsis, en 1994, Augustin Bizimana serait décédé depuis août 2000, a déclaré le procureur du tribunal international sur le Rwanda, ce vendredi 22 mai. Une annonce qui intervient quelques jours après l'arrestation de Félicien Kabuga, suspecté d'être un des principaux architectes de la solution finale contre les Tutsis. 

En moins d’une semaine, l’actualité concernant le génocide des Tutsi au Rwanda s'est révélée mouvementée. Le samedi 16 mai, Félicien Kabuga, suspecté d'être l'un des principaux architectes du génocide de 1994 a été arrêté, en France, en région parisienne, mettant à nouveau en lumière les liens étroits du pays avec les génocidaires rwandais.

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Le vendredi 22 mai, c’est au tour du Mécanisme résiduel pour les tribunaux pénaux internationaux d’annoncer que l’ancien ministre de la Défense rwandais Augustin Bizimana, un des principaux fugitifs encore poursuivis par la justice internationale pour leur implication présumée dans le génocide des Tutsi, est en réalité mort au Congo Brazzaville depuis près de 20 ans. 

Mais outre Félicien Kabuga, la France abrite des dizaines d'autres fugitifs du génocide rwandais, 39 estimait la justice rwandaise fin 2016.
Beaucoup auraient changé de nom pour rompre les liens avec leur passé meurtrier. D'autres ne s'en soucieraient même pas, s'estimant en sécurité en France.

Agathe Habyarimana ou Kanziga

L'épouse de l'ancien président Juvénal Habyarimana, est la numéro un parmi les fugitifs connus du génocide vivant en France, malgré un mandat d'arrêt international émis par le Rwanda. Elle est soupçonné d’avoir été l'un des membres clés du cercle restreint, qui était à l'avant-garde de la planification et de la supervision du génocide de 1994.

Sa situation est "ubuesque", selon Alain Gauthier, président du Collectif des parties civiles pour le Rwanda (CPCR). Agathe Kanziga habite toujours Courcouronnes, dans le sud de Paris, elle est sans papiers, et a vu ses demandes d'asile politique ou encore de titre de séjour refusées. Pourtant, elle est toujours en France. Le CPCR a déposé une plainte contre elle en 2007. Sera-t-elle pour autant mise en examen ? "C’est une toute autre histoire, surtout lorsque l’on voit comment la France l’a accueillie dès le 12 avril 1994", nous répond Alain Gauthier. Elle a été évacuée avec des enfants d’un orphelinat qui porte son nom, des membres du personnel de cet orphelinat aussi. Selon lui, "le président François Mitterrand la présentait comme une enragée, qui voulait encore appeler aux crimes depuis Paris", ajoute le président du CPCR.

Agathe Habyarimana, aux côtés de son avocat, au Palais de justice de Paris le 10 janvier 2012.
Agathe Habyarimana, aux côtés de son avocat, au Palais de justice de Paris le 10 janvier 2012.
© AP Photo/Remy de la Mauviniere

"On est en attente et même si je suis un peu rêveur, je pense que si Kabuga parle, cela précipitera peut-être le dossier d’Agathe Kanziga. Mais cela nous semble encore compliqué, notamment lorsque l’on apprend qu’il a quitté sa dernière audience le poing levé", pondère-t-il.

Protais Mpiranya 

Il est le dernier recherché par le Mécanisme, toujours en fuite. L’ancien chef de la Garde présidentielle aurait été repéré dans des pays du sud du continent africain. En novembre 2019, le procureur Serge Brammertz, avait d’ailleurs reproché à l’Afrique du Sud de ne pas coopérer avec son bureau.

Le père Wenceslas Munyeshyaka

Il était le premier Rwandais résidant en France contre qui, dès 1995, une plainte avait été déposée. Sous la menace d’un mandat d’arrêt du Rwanda, il est accusé par des rescapés d’être proche des génocidaires, d’avoir commis des viols sur des réfugiées, livré des Tutsi aux tueurs et d’avoir pris part à des exécutions. 

Arrivé en France, en Ardèche, dès le mois d’octobre 1994, grâce au concours de religieux français, l’évêque de Viviers, à l’époque Mgr Bonfils, l’avait accueilli à la demande du diocèse de Paris. Il lui avait confié une mission pastorale dans la paroisse de Bourg-Saint-Andéol. 
Il avait alors été interpellé une première fois, le 27 juillet 1995, à Montélimar. Deux jours plus tard, une magistrate de Privas mettait en examen le prêtre rwandais pour

Le père Wenceslas Munyeshyaka lors d'une conférence de presse à Paris le 19 juillet 1995. Dix jours plus tard, il sera interpellé près de Montélimar dans le sud de la France.
Le père Wenceslas Munyeshyaka lors d'une conférence de presse à Paris le 19 juillet 1995. Dix jours plus tard, il sera interpellé près de Montélimar dans le sud de la France.
© AP Photos / Lionel Cironneau

"génocide, complicité de génocide, mauvais traitements et actes inhumains et dégradants". En 2006, la justice rwandaise l’avait condamné par contumace à la prison à perpétuité. L’année suivante, le tribunal international pour le Rwanda avait lancé contre lui un mandat d’arrêt international.

20 ans après sa mise en détention à la maison d’arrêt de Privas, le père Wenceslas Munyeshyaka a vu la perspective d’un non-lieu se dessiner, en août 2015. Le parquet de Paris avait demandé l’abandon des poursuites dans ce dossier. Le 15 octobre 2015, les juges du pôle crimes contre l’humanité du tribunal de grande instance de Paris avaient suivi le parquet en prononçant une ordonnance de non-lieu en sa faveur. Quatre ans plus tard, la cour de cassation de Paris est venue valider cette ordonnance. Cet arrêt a mis un terme définitif à la procédure judiciaire lancée par le Collectif des parties civiles pour le Rwanda et par la FIDH, au nom de rescapés de la Sainte Famille où exerçait le père Wenceslas Munyeshyaka.

Laurent Bucyibaruta

Bucyibaruta était gouverneur de Gikongoro, au sud-ouest du Rwanda, pendant le génocide. Il fait partie des personnes clés qui ont participé au meurtre de plus de 50 000 Tutsi réfugiés à Murambi il y a 26 ans.

En 2007, Bucyibaruta a également été arrêté en France à la demande du Tribunal pénal international pour le Rwanda. Il est notamment accusé de génocide et d'incitation à commettre le génocide, l'extermination, le meurtre et le viol de Tutsi. 

En 2009, Kigali a abandonné la demande d'extradition contre lui et a demandé à Paris de le traduire en justice, mais cela ne s'est jamais produit.

Laurent Serubuga

Cet ancien colonel a, maintenant, environ 84 ans. Il était chef d'état-major adjoint de l'ancienne armée rwandaise génocidaire et on lui prête d’avoir été un membre de l’Akazu, ce groupe occulte de proches de la famille du président Habyarimana. Après avoir été mis hors-jeu en 1992, il aurait, selon des documents, repris du service dans une période où se multiplient les massacre à Gisenyi, où il réside. Il est soupçonné d’avoir profité de l'opération française Turquoise pour franchir la frontière avec l'ex-Zaïre, comme de nombreux génocidaires. 

Il est aperçu à Strasbourg en 1996. Le 6 janvier 2000, plusieurs associations portent plainte contre Laurent Serubuga au tribunal de Strasbourg. Mais le tribunal les déboute pour "défaut de preuve".

En juillet 2013, est arrêté près de la ville de Cambrai, dans le nord de la France, à la suite d'un mandat d'arrêt international émis par le Rwanda. Cependant, en septembre 2013, un tribunal de la ville de Douai rejette la demande d'extradition du Rwanda et ordonne sa libération immédiate. Le Collectif des parties civiles pour le Rwanda soutient que Serubuga a été une figure très importante pendant le génocide. Il est, depuis, libre et vit dans l’anonymat.

"Il est clair que la France est une terre d’asile pour les génocidaires"Alain Gauthier, cofondateur du Collectif des Parties Civiles pour le Rwanda
 

Au-delà de ces quelques noms mentionnés, plusieurs personnalités rwandaises, accusées d'avoir organisé ou participé au génocide ont posé leurs valises en France, sans être véritablement inquiétées. Pour Alain Gauthier, "il est clair que la France est une terre d’asile pour les génocidaires. Dans la fin des années 1990, environ 200 Rwandais ont été accueillis les yeux fermés. D’ailleurs, les Rwandais s’étaient bien organisés. L’un d’entre eux, Emmanuel Rwirangira, avait même été embauché à Roissy pour être interprète et accueillir les rwandais. Il a manipulé l’OFPRA de façon assez éhontée". 
En France, une trentaine de plaintes ont été déposées, mais "ça nous demande beaucoup d’investigations, nous n’avons pas les moyens nécessaires", nous confie le cofondateur du CPCR.

Impunité

Notre consœur de Libération, Maria Malagardis (auteure de Sur la piste des tueurs rwandais, éditions Flammarion) surenchérit : "Il y a une situation inacceptable, incomparable avec ce qu'on a vu dans d'autres pays européens, où les génocidaires étaient pourtant moins nombreux. La France a été le principal allié militaire du régime. Mais même après, elle a été le seul pays occidental à avoir accepté d'accueillir des ministres du gouvernement génocidaire à Paris, en plein massacre !".
Pour elle, ce sentiment "d’impunité" est le résultat d’un manque de "pression de l’opinion publique", là où, au contraire, "parfois, une pression médiatique s’exerce". Si de tels accusés, "même si la présomption d’innocence est nécessaire" sont encore dans la nature, "c’est aussi parce qu’il y a un fond de racisme, qui fait qu’un tel événement, dont les mécanismes sont semblables à ceux de l’holocauste, n’en a pas le même statut", ajoute-t-elle. 

Maria Malagardis rappelle que pour qu'une telle tragédie soit possible, "il a fallu une propagande très soigneusement mise en place et une organisation minutieuse, comparable à ce qu'on a vu avec les camps d'extermination".

Même s’il s’agit d’un long feuilleton judiciaire, il ne fait aucun doute qu’une volonté politique est nécessaire, dans la quête de vérité et de justice concernant le génocide des Tutsis.  
À la veille de la commémoration du 25e anniversaire du génocide au Rwanda, il y a un an, Emmanuel Macron a mis en place une commission de chercheurs et a promis de faire la lumière sur le rôle controversé de la France dans cette tragédie.
 

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