Génocide tutsi au Rwanda : le Parquet de Paris requiert un non-lieu pour les cinq officiers généraux français

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Génocide tutsi au Rwanda : le Parquet de Paris requiert un non-lieu pour les cinq officiers généraux français (1)
15 août 1994, un soldat français retient une file de réfugiés rwandais qui tentent de passer la frontière vers ce qui s'appelait alors le Zaïre (République démocratique du Congo), à Bukavu.
© AP Photo/Jean-Marc Bouju
Mis à jour le
3 mai 2021 à 22:34
par TV5MONDE AFP

Le parquet de Paris, après une enquête durée trois ans pour établir la responsabilité de la force Turquoise fin juin 1994 au Rwanda, a requis ce lundi 3 mai un non-lieu suscitant la colère d'associations et de rescapés. Le parquet estime que les forces militaires françaises n’ont pas adhéré "au projet criminel poursuivi par les forces génocidaires". La décision finale revient désormais aux juges d'instruction.

Le parquet de Paris a considéré que n'a été "établie aucune aide ou assistance des forces militaires françaises lors de la commission d'exactions, aucune adhésion de ces dernières au projet criminel poursuivi par les forces génocidaires ni aucune abstention d’intervenir face à des crimes constitutifs d’un génocide ou de crimes contre l'humanité en vertu d'un accord antérieur", selon le communiqué publié ce lundi 3 mai par le procureur de Paris Rémy Heitz.

Relancer les investigations ?

Au terme de ses réquisitions de 386 pages, dont l'Agence France presse a eu connaissance, le parquet n'écarte pas la possibilité que la non-intervention des militaires soit constitutive d'une "non-assistance à personne en péril", mais conclut que cet éventuel délit est quoiqu'il en soit prescrit.

Selon l'ONU, les massacres ont fait plus de 800.000 morts entre avril et juillet 1994, essentiellement au sein de la minorité tutsi.

Dans cette affaire, les associations Survie, Ibuka, FIDH et six rescapés de Bisesero, parties civiles, accusent l'armée et la France de "complicité de génocide" pour avoir, selon eux, sciemment abandonné pendant trois jours les civils tutsi réfugiés dans les collines de Bisesero, dans l'ouest du pays, laissant perpétrer le massacre de centaines d'entre eux par les génocidaires, du 27 au 30 juin 1994.

La décision finale revient désormais aux juges d'instruction, saisis de ce dossier ouvert en 2005. Ceux-ci devraient logiquement suivre les réquisitions du parquet, en rendant une ordonnance de non-lieu, mais ils peuvent aussi décider de relancer les investigations.

Un procès contre l’entourage de François Mitterrand

C'est ce que réclament avec insistance les parties civiles qui réclament un procès non seulement contre les militaires, mais également contre des membres de l'entourage de l'ancien président François Mitterrand, jamais visés par l'enquête.

La semaine dernière, elles ont encore écrit en ce sens aux magistrats, s'appuyant sur le récent rapport Duclert consacré à la politique française au Rwanda entre 1990 et 1994, qui révèle selon elles "des charges nouvelles".

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Tout en pointant des "contraintes lourdes" de l'armée - "intégration défaillante du renseignement, capacités militaires limitées, souci du respect des ordres reçus du pouvoir politique" - le rapport confirme que Turquoise avait connaissance dès le 27 juin 1994 de la présence de Tutsi réfugiés dans le secteur de Bisesero et menacés par des milices extrémistes hutus. L'armée n'interviendra qu'à partir du 30 juin.

Refus de convoquer le sommet de l’Etat

"Ce réquisitoire est navrant et affligeant juridiquement", a déclaré à l'AFP Eric Plouvier, l'avocat de Survie, dénonçant "un déni de justice"

"Après trois ans d'attente, le parquet se contente d'estimer qu'il n'y a pas d'intention génocidaire imputable à la France mais les responsabilités accablantes pointées par le rapport Duclert ne reçoivent aucune réponse judiciaire alors qu'elles ont joué un rôle indéniables dans la survenue des massacres" affirme-t-il.

Les associations demandent aux juges de réinterroger les deux principaux officiers visés par l'enquête: le colonel Jacques Rosier, chef des opérations spéciales présent à Bisesero, et le général Jean-Claude Lafourcade, commandant de Turquoise.

Elles insistent surtout pour que les magistrats interrogent l'état-major de l'époque à Paris ainsi que, pour la première fois, l'entourage du président François Mitterrand: son chef d'état-major particulier Christian Quesnot, son conseiller Afrique Bruno Delaye et le secrétaire général de l'Elysée Hubert Védrine.

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Mais les magistrats, confirmés par la cour d'appel en 2019, ont déjà refusé plusieurs fois de convoquer le sommet de l'Etat, estimant n'être saisis que des responsabilités des militaires sur place.

« Complicité pour génocide »

Pendant l'instruction, cinq hauts-gradés français - dont le chef de Turquoise, le général Jean-Claude Lafourcade - ont été entendus par les juges et sont restés placés sous le statut de témoin assisté, moins incriminant que celui de mis en examen qui ouvre, lui, la voie à un éventuel procès.

Un choix contesté par les parties civiles qui réclament un procès en "complicité de génocide" contre ces officiers mais aussi contre l'entourage, jamais visé par l'enquête, de l'ancien président français François Mitterrand.

Sans commenter Bisesero, quatre des cinq officiers mis en cause, Jacques Rosier, Jean-Claude Lafourcade, Marin Gillier et Etienne Joubert, ont défendu, dans un communiqué mi-avril, l'opération Turquoise qui "a sauvé de très nombreuses vies, protégé et soigné les victimes d'une situation qui échappait à l’entendement".

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Pour les plaignants, le rapport publié en mars par la commission présidée par l'historien Vincent Duclert, sur la politique française au Rwanda entre 1990 et 1994, a révélé "des charges nouvelles" qui justifient de relancer l'enquête et d'auditionner enfin des hauts-responsables de l'Elysée de l'époque.

François Graner, historien et membre de Survie, a dénoncé, derrière cette perspective de non-lieu, une politique de "donnant-donnant", privilégiant "la réconciliation de la France et du Rwanda sur le dos de la justice".

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