Guerre à l'est de la RD Congo : "Les minerais sont le moteur de cette crise"

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Guerre à l'est de la RD Congo :  "Les minerais sont le moteur de cette crise" (1)
(Photo AP/Marc Hofer, dossier)
Mis à jour le
26 février 2024 à 09:46
par Nadia Bouchenni

Le protocole d'accord signé entre l'Union européenne et le Rwanda, le 19 février, concernant l'exploitation de matières premières, dont les minerais, a déclenché l'ire du président de la République démocratique du Congo, Félix Tshisekedi. Il accuse le Rwanda de piller les ressources minières congolaises et l'UE de s'en rendre complice. Que se passe-t-il vraiment dans ces mines ? Eléments de réponse avec le chercheur associé à l'IFRI, Thierry Vircoulon.

TV5MONDE : Le président Tshisekedi parle de provocation de la part de l’Union européenne, il accuse le Rwanda d’être un pays "receleur" et l’UE d’être "complice de vol" de minerais, après cet annonce d'accord. Pourquoi de telles accusations ? 

Thierry Vircoulon, chercheur associé à l'IFRI : La République démocratique du Congo accuse le Rwanda de lui piller ses minerais. Selon Kinshasa, il y aurait de la contrebande de minerais entre la région du Kivu, à l’est de la RDC et le Rwanda. Le Rwanda exporterait donc des minerais congolais. Et s'il y a contrebande, par définition, elle repose sur de la corruption, notamment de l’armée congolaise. Des Congolais vendent ces minerais aux Rwandais.

TV5MONDE : De quels minerais et ressources est-il question ?

Thierry Vircoulon : On parle surtout de coltan (ou tantale), d’étain (cassitérite) et de tungstène (wolframite). Ces minéraux sont collectivement désignés sous le vocable "3T". Il est également question d’or.

L’UE est à la recherche de minerais un peu partout sur la planète, notamment le coltan. Thierry Vircoulon, chercheur associé à l'IFRI.

TV5MONDE : Que signifie cet accord entre l’Union européenne et le Rwanda ?

Thierry Vircoulon : Ce n'est qu'un MOU, un "momerendum of understanding"(protocole d’entente en français, ndlr). C'est juste une déclaration d'intention, rien de dramatique. De plus, l’UE a signé le même type d’accord avec la République démocratique du Congo l’an dernier. Cela fait tout simplement partie de la politique européenne. L’UE est à la recherche de minerais un peu partout sur la planète, notamment le coltan, (nécessaire pour certaines nouvelles technologies, ndlr). Elle signe donc ce genre de MOU avec tout le monde.

La République démocratique du Congo s'emporte pour peu de choses finalement. Cela ne changera pas le fait que cela fait 30 ans ou plus qu'il y a une contrebande de minerais entre la RDC et le Rwanda.

TV5MONDE : Qu’est-ce que cela dit de l’UE concernant ces accusations de pillages du Rwanda ?

Thierry Vircoulon : Comme je le disais, un MOU du même genre a déjà été signé entre la RDC et l'UE. Pour les 27 c’est la suite logique de leur politique. Concernant ces accusations de pillage, cela fait des années qu’elles existent.

Ensuite, les déclarations du président congolais Félix Tshisekedi et du ministre congolais des Affaires étrangères Christophe Lutundula, ont uniquement un but propagandiste, pour exploiter politiquement cette annonce, alors que la République démocratique du Congo a signé le même MOU.

Les minerais sont le carburant de cette crise. Thierry Vircoulon

Évidemment, pour Bruxelles, le timing est mauvais. Cet accord est signé au moment où le M23 se rapproche de Goma et où la tension est la plus forte au Nord-Kivu. Cela montre qu’au sein de l'Union européenne, ce ne sont pas des diplomates. Ce genre d’accord est signé au plus mauvais moment.
 

Cela fait un pactole minier et financier important pour l’État rwandais qui n’a, en vérité, pas autant de ressources. Thierry Vircoulon

TV5MONDE : Cette décision met-elle en lumière l'élément central de la crise que traverse la République démocratique du Congo, à savoir, l'exploitation de ces minerais précieux ?

Thierry Vircoulon : Les minerais sont le carburant de cette crise. Et oui, cela tombe d’autant plus mal, au moment où on en parle de plus en plus. Cela fait au moins 30 ans que ce conflit en République démocratique du Congo, a lieu. Le M23 avait déjà fait parler de lui en 2012, en 2008, avec toujours en fond, ce problème de minerais pillés.

 

Carte de la région du Kivu à l'est de la République démocratique du Congo, et à la frontière du Rwanda.

Carte de la région du Kivu à l'est de la République démocratique du Congo, et à la frontière du Rwanda.

(TV5MONDE)

 

TV5MONDE : Selon l’Office rwandais des mines, les recettes d’exportation de minéraux du Rwanda en 2023 ont augmenté pour atteindre le record de 1,1 milliard de dollars. Dans le même temps, le ministre congolais des Finances, Nicolas Kazadi estimait une perte justement d’un milliard de dollars dans ses exportations de minerais. Ce pillage est donc avéré selon vous ?

Thierry Vircoulon : Il n'y a pas de doute sur le pillage. Concernant ces exportations record, c’est simple, cela vient de la mine de Rubaya, qui est passée sous contrôle du M23. De fait, sa production passe directement au Rwanda.

Les chiffres ont été très bons en 2023, mais tout le monde sait très bien que leurs chiffres de production et d'exportation ne collent pas. Il n’y a pas de mystère. Les chiffres augmentent à cause de ce contrôle et parce qu’ il y a toujours cette contrebande importante dans la région du Kivu, et ce, malgré les initiatives de traçabilité mises en œuvre. Cela fait un pactole minier et financier important pour l’État rwandais qui n’a, en vérité, pas autant de ressources.

TV5MONDE : De quelles ressources minières et de quelles infrastructures d'exploitation dispose le Rwanda ? 

Thierry Vircoulon : Les gisements ne s’arrêtant pas à la frontière, le Rwanda possède les mêmes minerais que la RDC. La seule différence, c'est qu'il y en a moins au Rwanda qu'au Nord-Kivu. Ils ont des plus petits gisements. Il y a plusieurs entreprises minières étrangères ou nationales qui forment le secteur minier au Rwanda. C’est un secteur assez récent. Il s’est développé surtout sur les 15 dernières années.

Bruxelles a été bien mal conseillée de signer cela, car il existe déjà depuis des systèmes de traçabilité sur les minerais du Kivu et sur les minerais rwandais. Thierry Vircoulon

En janvier de cette année, le Rwanda a signé un accord industriel avec la société Rio Tinto ( groupe minier multinational anglo-australien ndlr) pour exploiter le Lithium, et cela risque d’avoir des effets importants pour le pays également.

TV5MONDE : L’argument de "la traçabilité et la lutte contre le trafic de minéraux" qui serait garantie par cet accord est porté par Bruxelles. Qu’en est-il alors ?

Thierry Vircoulon : Il existe de nombreux rapports, dont celui de l’ONU sur cette contrebande de minerais avec le Rwanda et sur la contamination des chaînes d'approvisionnement, censées être propres, justement par des minerais illégaux. Il y a tout un dispositif pour vérifier cela. On se dit en effet que Bruxelles a été bien mal conseillée de signer cela, car il existe déjà depuis des systèmes de traçabilité sur les minerais du Kivu et sur les minerais rwandais. Ces systèmes mettent au jour la contrebande qui existe. Mais cette décision, comme je vous le disais fait partie d’une politique globale de recherche de minerais partout dans le monde. L’UE essaye de signer des accords avec quasiment tous les pays producteurs. Ils posent les jalons d’une politique d'approvisionnement.

En attendant, la situation s’envenime sur le terrain. Et de son côté, le gouvernement congolais continue d’être dans sa logique qui consiste à dire que rien n’est de sa faute.