Le Burkina Faso et le Niger pris en tenaille entre échec sécuritaire et soutien à la France

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Le Burkina Faso et le Niger pris en tenaille entre échec sécuritaire et soutien à la France (1)
Des manifestants sont descendus dans les rues de Ouagadougou, la capitale du Burkina Faso, samedi 27 novembre 2021, appelant à la démission du président Roch Marc Christian Kaboré. La manifestation intervient après l'attaque la plus meurtrière depuis des années contre les forces de sécurité, au Sahel.
AP Photo/Sophie Garcia
Mis à jour le
28 novembre 2021 à 20:04
par Malik Miktar
Le blocage par des manifestants en colère d'un convoi militaire français, qui fait route vers Gao, au Mali, via le Burkina Faso et le Niger, place les dirigeants de ces pays du Sahel devant un dilemme. Ils se trouvent tiraillés entre leur soutien à la France, dont ils ont besoin sur le plan militaire et montée de la grogne populaire. Explications d'un contexte de tensions avec l’analyste sur les questions de sécurité au Sahel, Ibrahim Maïga

TV5MONDE : Quelle est la situation, notamment sécuritaire, au Burkina Faso et au Niger ? 
Ibrahim Maïga, analyste sur les questions de sécurité au Sahel​ :
 La situation sécuritaire, dans la région du Sahel, continue de se détériorer. On assiste à une poursuite des attaques contre les forces de sécurité, mais surtout à une violence inouïe, contre les populations civiles. Cette violence est multiforme et les acteurs ne sont pas les mêmes.

On a d’un côté les mouvements djihadistes, au Mali, au Niger et au Burkina Faso, essentiellement regroupés autour de deux pôles. Le premier est le Groupe de Soutien à l’islam et aux musulmans affilié à Al Qaïda. Le second groupe est l’État islamique dans le Grand Sahara, qui a perdu sa figure proéminente, il y a quelques mois, à la suite d’une opération de la force Barkhane, qui continue à mener des attaques sur le terrain, contre les populations civiles. 

Pour plus d'informations, voir  : "Les populations ne comprennent pas l'incapacité à enrayer la spirale djihadiste"

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TV5MONDE : De quelles capacités disposent le Burkina et le Niger pour combattre ces différents acteurs et leur lutte est-elle efficace ?

Ibrahim Maïga : Vraisemblablement non, puisque la menace ne cesse de s’étendre. Au Burkina Faso, on voit que la cible de ces groupes n’est pas uniquement civile, mais aussi des militaires. La dernière attaque visait un contingent des forces de défense et de sécurité et a fait 57 morts parmi les gendarmes.

On voit que le Burkina Faso a très peu de capacités sur le plan militaire. La population a d’ailleurs été révoltée par les dysfonctionnements en approvisionnement de ce contingent, basé à Inata (nord). Tout cela montre des dysfonctionnements dans la chaîne de commandement et logistique, qui soulève des questions sur les capacités réelles de cette armée. 

Elle a aussi traversé des moments durs, ces dernières années, à la suite de l’insurrection dans le pays, depuis 2014, notamment avec des dissensions en interne. Une partie de l’armée, fidèle à Blaise Compaoré (le Régiment de sécurité présidentielle, RSP), a voulu reprendre le pouvoir. Tout cela interroge donc sur la capacité réelle du pays à faire face à cette menace qui s’étend et se rapproche de Ouagadougou. 

Concernant le Niger, le problème est différent. Il y a un front au sud du pays et un front à l’est du pays. Il y a la situation compliquée de la Libye, que le Niger partage avec un certain nombre de pays du bassin du lac Tchad, avec l’insurrection de Boko Haram et enfin, il y a un accroissement des violences dans l’ouest du pays, dans les régions. Il y a donc une multiplicité de fronts, au Niger, qui est un pays en transition, notamment depuis la première passation de pouvoir démocratique, qui a suscité des contestations, notamment de la part du challenger de Mohamed Bazoum et est donc fragilisé sur le plan politique.

Le pays doit également composer avec un vaste territoire et une administration en construction, puisqu’il y a des zones où elle est encore peu présente. Ces nombreux défis dépassent encore, de loin, les capacités dont dispose l’État. 

Il est clair que se positionner en faveur de la présence française, au Sahel, apparaît de plus en plus comme une forme de compromission, voire de trahisonIbrahim Maïga, analyste sur les questions de sécurité au Sahel

TV5MONDE : De plus en plus d’habitants se rassemblent et créent des milices d’autodéfense. Ces actions ne symbolisent-elles pas l’échec de la politique sécuritaire dans la région ?

Ibrahim Maïga : Cela symbolise au moins l’impuissance des forces de défense et de sécurité et renforce la perception des populations, qui se pensent livrées à elles mêmes et que les forces militaires n’ont pas toujours la volonté de les protéger. En effet, dans certains cas, l’objectif principal des opération militaires qui sont menées est de lutter contre le terrorisme et pas toujours de protéger la population. Il y a donc parfois un décalage entre le besoin de sécurité et cette obsession de la lutte contre le terrorisme dans la région.

TV5MONDE : Qu’en est-il du crédit de ces forces sécuritaires, à la suite de la multiplication d’affaires de corruption dans les armées ? 

Ibrahim Maïga : L’armée n’est pas toujours pointée du doigt par les populations. Ce sont avant tout les politiques qui le sont. Cela explique la défiance vis à vis des acteurs politiques, à travers le Sahel, qui se matérialise par des manifestations, comme au Burkina Faso, samedi dernier. Le pouvoir politique est accusé de détournements de fonds, destinés à l’équipement de l’armée.

On a eu des scandales au Niger, avant l’élection présidentielle qui a vu Mohamed Bazoum arriver à la tête du pays. Cela est révélateur des dysfonctionnements que l’on voit dans la région, avec des armées qui ne disposent pas des moyens qu’elles sont supposées avoir et dont elles ont besoin pour être efficaces sur le terrain.

Voir, ci-dessous : au Burkina Faso, des manifestations pour dénoncer l'insécurité

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TV5MONDE : On a l’impression d’assister à l’explosion d’un sentiment contre la présence française dans la région, notamment avec l’immobilisation du convoi militaire français à destination de Gao au Mali via le Burkina Faso et le Niger… 

Ibrahim Maïga : Il est fort probable que nous soyons à la veille d’un tournant des relations franco-sahéliennes. Ce qu’on peut dire à ce stade, c’est qu’il y a clairement une montée du sentiment anti présence française dans la région, qui se manifeste bruyamment dans les capitales. Paradoxalement, ce sentiment n’est pas aussi présent dans les zones où la présence française est la plus active.

Il y a néanmoins un questionnement sur l’impact, l’utilité et la capacité de cette armée à amener la sécurité dans ces espaces. S’agissant de cette montée du sentiment anti présence française, il est important d’indiquer qu’il ne repose pas toujours sur les mêmes éléments. 

Les défaites militaires et l’extension de la sécurité finissent par convaincre les gens que la France a un agenda caché et qu’elle n’est pas là pour appuyer les forces de sécurité sahéliennes.

Au Burkina Faso, la dégradation de la situation sécuritaire, couplée à un certain malaise social, accentués par les fausses informations, ont conduit au dernier blocage de convoi, dans la zone de Kaya. On voit le même scénario se répéter au Niger, même si le convoi en question, n’était pas prévu pour rester sur le territoire, puisqu’il était destiné à la ville de Gao. 

Pour plus d'informations, lire aussi :  le convoi militaire français parti de Côte d'Ivoire à nouveau bloqué

Il ne faut pas oublier un événement en particulier : le Sommet de Pau, durant lequel Emmanuel Macron a convié, voire convoqué ses homologues sahéliens, qui a été vécu comme une humiliation par les populations des pays concernés.

TV5MONDE : À terme, les chefs d’Etat peuvent-ils être déstabilisés et risquer leur avenir au pouvoir, notamment à cause de leur soutien à la présence française ? 

Ibrahim Maïga : Il est clair qu'aujourd’hui, se positionner en faveur de la présence française au Sahel, apparaît de plus en plus comme une forme de compromission, voire de trahison, dans certains milieux politiques et de la société civile, notamment dans les capitales sahéliennes.

C’est un pari risqué qu’a, par exemple, pris le président Mohamed Bazoum, en affichant clairement son appréciation vis à vis de l’utilité de la présence française, allant jusqu’à évoquer la situation du Mali, en parlant d’"écroulement" possible de la région de Gao, si jamais la force Barkhane se retirait. 

Les chefs d’État sont pris en tenaille. D’un côté, ils doivent faire face à la montée de l’insécurité et estiment avoir encore besoin de l’appui militaire des forces françaises et de l’autre, ils sont confrontés à la progression d'un front politique de mécontentement contre la présence française.

C’est pour cela que contrairement à Mohamed Bazoum, Roch Marc Christian Kaboré a une approche beaucoup plus prudente. Il essaye d’éprouver de l’empathie vis à vis de sa population, puisque ce sont de jeunes hommes et femmes qui perdent la vie au quotidien. Cette position colle d’ailleurs plutôt bien avec la personnalité de Kaboré, qui n’est pas connu pour son franc parler et pour ne pas mâcher ses mots, comme Bazoum.