Le Mali quitte le G5 Sahel : quel avenir pour une organisation régionale déjà fragile ?

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Le Mali quitte le G5 Sahel : quel avenir pour une organisation régionale déjà fragile ? (1)
L'armée française et l'armée malienne signent des documents dans le cadre de l'opération Barkhane le 4 avril 2022 à Gossi, au Mali.
AP
Mis à jour le
17 mai 2022 à 14:04
par Nina Soyez avec AFP

Elles invoquent une « perte d’autonomie » et « une instrumentalisation » au sein de l'organisation. Les autorités de transition maliennes ont fait parvenir un communiqué le 15 mai 2022 annoncant leur retrait du G5 Sahel.

« […] La République du Mali se verra dans l’obligation de suspendre sa participation aux organes du G5 Sahel y compris la Force conjointe. » Le ton est ferme, le propos revendicateur. Le communiqué parvenu le 15 mai 2022 signé par les autorités de transition malienne annonce sans retenue le retrait des « organes du G5 Sahel y compris la Force conjointe.»

La raison invoquée dans le texte mentionne la non-tenue du sommet des chefs d’états du G5 Sahel qui, traditionnellement a lieu en début d’année afin de remettre la présidence tournante à un des pays membres. Ce sommet, qui aurait dû se tenir à Bamako, n’aurait pas eu lieu « en dépit des multiples initiatives prises par le Mali. »

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Une mise au ban dans un contexte de relations tendues

La présidence du G5 Sahel aurait dû être reprise par le Mali cette année.
Une responsabilité dont il a été écarté, selon les autorités de transition, par « un État membre du G5 Sahel qui avance la situation politique interne nationale pour s’opposer à l’exercice par le Mali de la présidence du G5 Sahel». Cette opposition de certains pays membres serait elle-même « liée aux manoeuvres d’un État extra-régional visant désespérément à isoler le Mali ». L’institution ferait face à une « perte d’autonomie », « une instrumentalisation et un dysfonctionnement grave ».

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Pour Ornella Moderan, responsable du programme Sahel du think tank africain l’Institut d'études de sécurité (ISS), il ne fait aucun doute que la France est visée. « Il me semble que c'est un secret de polichinelle que ce commentaire vise en premier lieu la France à laquelle les autorités maliennes reprochent une ingérence dans l'architecture régionale de gouvernance et de sécurité. » souligne l'experte.

« Pour ce qui est de l'autre pays qui serait membre du G5 et manipulé par cet acteur extra-régional, je pense qu'on ne s'avance pas trop à supposer qu'il s'agit du Niger. Le pays a été particulièrement vocal contre les autorités de transition maliennes ces derniers mois, notamment à travers son ministre des Affaires étrangères. » ajoute-t-elle.
Le colonel Abdoulaye Maiga a cependant précisé dans la soirée du 15 mai sur la télévision publique malienne, que les relations bilatérales avec les pays du G5 Sahel « restent maintenues ».

C'est un message de protestation face à ce qui est perçu comme une mise au ban.Ornella Moderan, responsable du programme Sahel du think tank africain l’Institut d'études de sécurité (ISS)

La non-organisation du sommet annuel est-elle la seule raison de ce retrait ? « C'est un message de protestation face à ce qui est perçu comme une mise au ban. analyse Ornella Moderan. Le dispositif de la force conjointe était déjà mis à mal par la crise de gouvernance qui secoue trois des cinq états membres qui sont en transition suite à des prises de pouvoirs inconstitutionnels dont le Mali, le Burkina Faso mais également le Tchad. À cela, il faut ajouter l'entremêlement des agendas politiques et sécuritaire qui a profondément miné les rapports de confiance entre états membres. »

Discours souverainiste

Ce départ isole toutefois encore plus le Mali de ses voisins alors que Bamako est depuis le 9 janvier la cible de mesures économiques et diplomatiques des États ouest-africains pour sanctionner l'intention de la junte de se maintenir au pouvoir encore deux ans.

Ce retrait survient aussi après l'annonce début mai par la junte de la fin du traité de coopération de 2014 avec la France, ainsi que des accords de 2013 et 2020 fixant le cadre juridique de la présence de la force antijihadiste Barkhane et du regroupement de forces spéciales européennes Takuba, initié par la France.

Il s’inscrit par ailleurs dans une volonté politique selon Ornella Moderan : « Cette décision ajoute de l'eau au moulin du discours souverainiste qui a pris de l'ampleur ces derniers mois et qui brosse le portrait d'un Mali anti-impérialiste qui s'érige contre un ordre régional présenté comme injuste et manipulé par l’Occident. » 

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Outre le Mali et le Burkina Faso, le G5 Sahel, composé d'environ 5 000 militaires, est formé de la Mauritanie, du Tchad et du Niger.

« Les coups d'État militaires au Mali et au Burkina Faso, deux des cinq membres de la Force multilatérale anti-jihadiste G5 Sahel, mettent à mal sa capacité opérationnelle », a estimé le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, dans un rapport remis le 11 mai au Conseil de sécurité. "Je suis profondément préoccupé par la détérioration rapide de la situation sécuritaire au Sahel, ainsi que par l'effet potentiellement néfaste que la situation politique incertaine au Mali, au Burkina Faso et au-delà aura sur les efforts visant à rendre plus opérationnelle la Force conjointe G5 Sahel".

G5 à quatre ?

Les cinq pays du G5 Sahel avaient créé en 2014 cette organisation puis lancé en 2017 sa force militaire alors que l'étau des jihadistes se resserrait autour de ces États. Peut-on alors imaginer un G5 à quatre ?

« Le G5 a été mis en place à l'origine comme entité régionale collective visant à faire face à des défis sécurités communs. Si elle se retrouve réduite par le retrait du Mali à portion congrue, cela pose des questions de la faisabilité du maintien de cette institution. Mais aussi une question de pertinence : Peut-on stabiliser le Sahel sans le Mali ? » interroge l’experte, qui de la même manière, met l’organisation de coopération face à son bilan.

Le cadre offert par la force conjointe du G5 n'a jamais été d'une grande efficacité. Ornella Moderan, responsable du programme Sahel du think tank africain l’Institut d'études de sécurité (ISS)

« Le cadre offert par la force conjointe du G5 n'a jamais été d'une grande efficacité plombé par un concept opérationnel caduque et par des problèmes de financement réguliers. Mais, il a le mérite d’exister. Il offrait un point de rencontre stratégique pour penser entre États concernés la réponse à donner à une insécurité galopante. Être privé de ça représente une perte en soi. » 

Le Mali est le théâtre depuis 2012 d'opérations de groupes jihadistes liés à Al-Qaïda et à l'organisation Etat islamique, ainsi qu'à des violences de toutes sortes perpétrées par des milices autoproclamées d'autodéfense et des bandits. Ces violences, parties du nord en 2012, se sont propagées au centre, puis au Burkina Faso et au Niger voisins. Elles ont fait des milliers de morts civils et militaires ainsi que des centaines de milliers de déplacés, malgré le déploiement de forces onusiennes, françaises et africaine.

(Re)voir - "Le gouvernement malien a assumé ses responsabilités". 

Entretien avec Nouhoum Sarr, du Conseil national de transition (CNT) invité du Journal Afrique de TV5MONDE le 16 mai 2022.

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