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"Les orphelins de Sankara" ou le rêve brisé de 600 orphelins burkinabè

Une partie des six cents orphelins de Sankara, devant leur établissement, sur l'île de la Jeunesse, à Cuba.  © D.R.

Alors que le pays s'apprête à commémorer le 32e anniversaire de l'assassinat du président Thomas Sankara, le 15 octobre 1987, au Burkina Faso, un documentaire intitulé Les orphelins de Sankara, réalisé par la Française Géraldine Berger, revient sur l'un des projets phares de ce régime révolutionnaire. En 1986, il s'agit de donner une chance à six cents orphelins et ruraux envoyés à Cuba pour y apprendre un métier et contribuer au développement du pays. Un documentaire inédit à découvrir absolument. 

C’est une histoire méconnue, oubliée. Une histoire qui nous plonge au cœur des régimes successifs des présidents burkinabè Thomas Sankara et Blaise Compaoré. Deux destins que la vie a lié, y compris pour six cents orphelins, dont feu Thomas Sankara avait décidé de faire une partie de l’élite du pays.

Trois ans après son arrivée au pouvoir en 1983, il décide d'envoyer à Cuba, six cents enfants orphelins et ruraux, « avec la mission d'apprendre un métier et revenir développer leur pays en pleine révolution. » 

L'assassinat le 15 octobre 1987 du président Thomas Sankara, puis la liquidation de la révolution qu'il avait instaurée, par son ancien compagnon de route Blaise Compaoré, vont compromettre cette belle utopie, au point où elle sera presque oubliée, comme effacée de la mémoire collective burkinabè. 

Une découverte faite grâce à la radio

Aujourd’hui, grâce au documentaire de la réalisatrice française Géraldine Berger, Les orphelins de Sankara, il n’est plus possible d’ignorer cette histoire. C’est en écoutant l’émission L’Afrique enchantée, alors animée sur la radio publique française France Inter, par le journaliste ivoirien Soro Solo et l’ethnologue français Vladimir Cagnolari – la dernière de cette émission a eu lieu cet été –, que Géraldine Berger découvre l’histoire des six cents orphelins burkinabè.

J'étais frappée par le caractère épique de cette histoire.

Géraldine Berger, réalisatrice

En ce 23 août 2006, alors qu’elle est au volant de sa voiture, sur le périphérique parisien, Géraldine Berger entend parler de l’Afrique communiste, celle de l’époque de l’Union soviétique.

Mais elle est surtout interloquée par l’histoire de ces orphelins : « J'étais frappée par le caractère épique de cette histoire, se souvient-elle. Je n'avais jamais entendu ou lu une épopée d'enfants pareille. Six cents orphelins qui partent vivre sur une île lointaine, cela m'apparaissait déjà comme une promesse d'histoire passionnante. J'avais envie de savoir précisément ce qu'ils avaient en tête au moment de leur départ, pourquoi ils avaient accepté de partir vers l'inconnu, comment ils se représentaient Cuba, quel était le sens de leur engagement… »

Après quelques recherches, Géraldine Berger décide de consacrer un film à cet épisode de l’histoire contemporaine du Burkina Faso, et de ses relations avec Cuba.

Durant deux ans et demi, elle se heurte à un mur : personne ne se souvient de ces orphelins et ses appels à témoins sont vains.

Et puis finalement, en mars 2009, grâce à des alertes sur internet, elle retrouve en Espagne, la trace d’un des rares anciens orphelins qui avait quitté le Burkina Faso.

« Il n'a pas voulu témoigner, précise Géraldine Berger. J'en étais désespérée, mais il m'a dit qu'une association d'anciens de Cuba existait et m'a donné leur numéro de téléphone. Miracle ! J'ai appelé, je n'entendais presque rien car c'était là-bas la saison des pluies. Je ne devais pas rater cette chance. Bachir [un des membres de l’association] m'a vite proposé de venir les rencontrer pendant leur assemblée générale. Les choses se sont alors accélérées, j'ai trouvé un producteur et suis partie en repérages. »

Un film émouvant, bouleversant de vérité

Dix ans plus tard, le résultat c’est un film émouvant, bouleversant de vérité, de sincérité et de fraternité. Le film s’ouvre sur la sublime musique d’Abdoulaye Cissé, icône de la musique burkinabée, et sur un long plan séquence sur la Maison du peuple, symbole des luttes et de la démocratie contemporaine dans le pays.

Puis, arrivent ces mots de feu le président Thomas Sankara, s’adressant aux populations de Fada N’Gourma, dans l’est du pays, en octobre 1983 : « Vous n’avez pas d’écoles, vous n’avez pas d’hôpitaux, vous n’avez pas de barrages, vous n’avez pas de caniveaux, vous n’avez pas de routes, vous n’avez pas assez de bureaux, très bien. Vous les aurez ! »

Deux mois à peine après sa prise de pouvoir, Thomas Sankara affirmait là le caractère révolutionnaire de son régime, non pas seulement au sens idéologique du terme, mais aussi de façon pragmatique, concrète, tant il était conscient que l’essentiel dépendait en partie de la capacité des populations à se prendre en main et à retrousser leurs manches pour travailler.

Et c’est pour répondre à cette exigence, tout en offrant une perspective d’avenir à quelques-uns parmi les plus faibles, qu’il décide d’envoyer six cents jeunes burkinabè à Cuba, afin qu’ils s’y forment pour apporter au pays les compétences et l’expertise dont il avait alors besoin dans de nombreux domaines.

Le chef de l’Etat burkinabé profitait aussi de l’offre de bourses d’études qui lui avait été faite par son ami Fidel Castro. 

Un des six cents orphelins, quelques mois après leur arrivée sur l'île de la Jeunesse, à Cuba.
Un des six cents orphelins, quelques mois après leur arrivée sur l'île de la Jeunesse, à Cuba.
© D.R.

C’est ainsi qu’en 1986, « six cents enfants orphelins et ruraux du Burkina Faso sont envoyés à Cuba avec la mission d’apprendre un métier et revenir développer leur pays en pleine révolution. » Un voyage épique, car tous découvraient l’avion.

Une fois à Cuba, tous les enfants sont acheminés sur l’île de la Jeunesse, alors symbole de l’éducation et de l’amitié entre les peuples, et située à quelques dizaines de kilomètres de la côte sud de la province de La Havane.

Les premières semaines sont difficiles, une quinzaine d’enfants vont même fuguer, avec l’ambition de retourner au Burkina à pied. Puis l’adaptation finit par se faire, tant bien que mal. En plus des cours et du travail manuel dans les plantations qui entourent le complexe scolaire dans lequel ils sont installés, les jeunes Burkinabè reçoivent une formation militaire. Les enfants d’un pays communiste qui se respecte devaient savoir manier les armes.

L'assassinat de Thomas Sankara et la fin du rêve

En novembre 1986, peu après leur arrivée, le président Thomas Sankara se rend à Cuba et décide d’aller voir ses petits protégés. Sur place, il prend le temps de saluer personnellement chacun d’entre eux, une attention dont ils se souviennent encore aujourd’hui avec beaucoup d’émotion.

Après cette visite présidentielle, tous ont compris que le pays attendait d’eux qu’ils soient exemplaires. Et pour eux, Thomas Sankara ne symbolisait pas seulement la figure paternelle, c’était aussi celui qui avait donné un sens à leur vie.

Le président Thomas Sankara en visite sur l'île de la Jeunesse, à Cuba, en novembre 1986.
Le président Thomas Sankara en visite sur l'île de la Jeunesse, à Cuba, en novembre 1986.
© D.R.

Et lorsqu’ils ont appris l’assassinat du président Thomas Sankara un an plus tard, en octobre 1987, c’était comme si le monde s’écroulait pour eux. « On ne voulait pas nous dire d’une manière officielle qu’il est mort, se souvient Athanase Bouda. Et je crois que moi je l’ai mis parmi les pages les plus sombres de ma vie, parce que je n’ai pas connu mon papa. »

Avec cet assassinat, commencent d’insurmontables difficultés pour les six cents orphelins. Le nouveau régime de Blaise Compaoré ne veut pas de ceux qu’il considère comme de dangereux révolutionnaires. Il exige et obtient des autorités cubaines qu’elles suppriment leur formation militaire.

Il suspend la bourse burkinabée qui leur était attribuée jusque-là, compliquant sacrément leurs conditions de vie. Au même moment, le blocus imposé à Cuba par les Etats-Unis aggrave la situation économique du pays.

Sur l’île de la Jeunesse, les petits orphelins n’ont plus que du pain et de l’eau sucrée en guise de petit déjeuner. Entre eux, les liens se resserrent et les études deviennent une bouée de sauvetage.

Certains orphelins vont avoir la chance d’être « adoptés » par des familles cubaines. L’occasion pour eux de recevoir affection et reconnaissance.
Une fois leurs études terminées, les six cents orphelins sont tous revenus au Burkina, sans exception.

Réunion de l'associations des anciens orphelins de Sankara, à Ouagadougou, au Burkina Faso.
Réunion de l'associations des anciens orphelins de Sankara, à Ouagadougou, au Burkina Faso.
© D.R.

Là commencent leur difficultés : ils sont éparpillés par le régime Compaoré sur l’ensemble du territoire, afin qu’ils ne puissent pas se regrouper pour tenter un coup de force, ils sont marginalisés et ils ont toutes les peines du monde à obtenir des équivalences de diplôme. Beaucoup sont au chômage, dépriment…

L’insurrection populaire des 30 et 31 octobre 2014 et la fin du régime de Blaise Compaoré, sont vécu par l’ensemble des orphelins comme une délivrance, un grand soulagement, un moment porteur d’espoir. Aujourd’hui, grâce à leur association, ils discutent avec les autorités actuelles, et ne désespèrent pas de trouver une solution à chacun des anciens orphelins. 
 

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