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"Les problèmes de la littérature francophone sont les mêmes en France qu'à Brazzaville"

Au Festival international du livre et des arts francophones 2018 (FILAF), l'écrivain franco-congolais Emmanuel Dongala.  ©FILAF

Jusqu'au 6 avril se tient à Brazzaville, au Congo, la 3ème édition du Festival International du Livre et des Arts Francophones. Piloté par l’Institut français du Congo et le lycée français Saint-Exupery de Brazzaville, le FILAF est l'occasion de favoriser la diffusion des auteurs africains francophones et l'accès au livre. Entretien avec sa directrice et fondatrice Khady Fall Diagne. 

Khady Fall Diagne, conceptrice et directrice du FILAF.
Khady Fall Diagne, conceptrice et directrice du FILAF.
 © D. R.

Le Festival International du Livre et des Arts Francophones (FILAF) se veut d’abord un dispositif culturel et littéraire, dédié à l’éducation et à la jeunesse. En quoi cela consiste-t-il ?

Khady Fall Diagne : Sur un territoire brazzavillois où l’accès au livre et à la culture est un problème majeur, la cible principale de ce projet est de toute évidence la jeunesse.

Aussi surprenant que cela puisse paraître, les problèmes auxquels la littérature francophone est confrontée en France sont les mêmes ici : les textes diffusés se limitent souvent à ceux de quelques aînés - les écrivains nés avant les indépendances africaines - comme Seydou Bodian, Henri Lopes, Amadou Hampâté Bâ, Léopold Sédar Senghor, Cheikh Hamidou Kane ou encore Aimé Césaire ; exception faite de feu le Congolais Sony Labou Tansi, très largement étudié dans les classes.

Les autres auteurs congolais comme Emmanuel Dongala, Gabriel Okoundji ou même Alain Mabanckou sont souvent peu connus des adultes, et parfois pas du tout des jeunes. Les pionnières de la littérature francophone telles que Mariama Bâ ou Aminata Sow Fall, sont totalement méconnues. Il en est de même pour la nouvelle génération, celle de Bessora, Hemley Boum…

Comment est née l'idée du FILAF ? 

"Au départ, c’était un objet de formation dévolu aux enseignants de l’académie de Lille en France, nous confie sa directrice et fondatrice Khady Fall Diagne. Il s’agissait alors de les inciter à utiliser les textes d’auteurs francophones d’Afrique et de la Caraïbe. Dès sa création en 2007, le dispositif a connu un succès au-delà de mes espérances.

De 2008 à 2015, ce public d’enseignants, français pour la plupart, a pu aller à la rencontre d’auteurs auparavant inconnus d’eux comme Fatou Diome, Fouad Laroui, Ken Bugul, Lamia Berrada, Makenzy Orcel, Henri Lopes ou encore Marc-Alexandre Oho-Bambe dit Capitaine Alexandre.

C’était aussi un espace pour évoquer les difficultés liées à l’exploitation, à la lecture et à la diffusion des textes francophones : disponibilité dans les librairies, références culturelles peu familières, manque de visibilité médiatique... Et en 2015, quand j’ai été affectée à Brazzaville, au Congo, comme enseignante expatriée, j’ai proposé à l’Institut Français l’idée du FILAF, qui s’inscrit dans la droite ligne de mon expérience d’enseignante."

L’accès au livre est une gageure pour une bonne partie des populations du continent, en particulier pour les jeunes. Comment peut-on y remédier ?

Le premier obstacle auquel le FILAF est confronté est la disponibilité du livre. En effet, il n’existe que deux librairies fonctionnelles à Brazzaville : la librairie des manguiers et l’Harmattan. Récemment, une Fnac s’est implantée dans la ville, mais pour le public que nous visons, elle est financièrement inaccessible. 

Pour notre festival, les premières années ici ont été chaotiques. Et c’est avec la contribution et l’amitié de quelques écrivains invités, que nous avons pu disposer de quelques livres pendant le FILAF. Pour la petite anecdote, l’année dernière, les livres ont dû être acheminés par valise diplomatique, grâce au soutien de l’ambassade France ; ce qui représente un coût financier considérable. Et cette année encore, la diffusion du livre dans les établissements scolaires avec lesquels nous travaillons n’a pu être assurée que grâce à la mobilisation de nos mécènes, comme l’ambassade de France et le lycée français. Mais c’est une goutte d’eau dans la vaste mer que constitue cette quasi -absence du livre.

A long terme, l’une des solutions pourrait être la diffusion du livre à tarif très réduit, avec des systèmes de subventions, comme cela existe dans certains pays. Vendre le livre à 1, 2, maximum 3 euros, permettrait à un public, pourtant avide de connaissances, d’avoir accès à la lecture. Nous sommes en train de mener une réflexion avec des maisons d’édition françaises - mais aussi progressivement dans d’autres pays -, pour la récupération des livres invendus ou à recycler. 
 

L'écrivain soudanais Abdelaziz Baraka Sakin et le journaliste Yvan Amar au Lycée français Saint-Exupery de Brazzaville en 2018. 
L'écrivain soudanais Abdelaziz Baraka Sakin et le journaliste Yvan Amar au Lycée français Saint-Exupery de Brazzaville en 2018. 
© D. R.

Pour cette troisième édition du FILAF, vous avez retenu comme thématique l’exil et les migrations. Pourquoi un tel choix ?

Quel citoyen n’a pas été choqué par les images diffusées en boucle sur la détresse des migrants, le manque de réponses apportées à leur décision de s’exiler. Vous savez, l’exil est une mort symbolique à soi, elle constitue une forme de violence existentielle. Mais la suprême violence réside dans le mépris de l’accueil réservé à cette vague massive de migrants.

Cette réalité nous concerne tous, même si en tant que citoyens et citoyennes, nous n’avons que peu de moyens à proposer. Conformément au principe régissant le FILAF, nous nous saisissons de l’actualité, non pas pour prendre position ou donner un quelconque avis. C’est une nouvelle occasion de souligner la manière dont la création artistique et littéraire s’est toujours saisie des questions qui touchent l’humain. 

Les écrivains Marc Alexandre Oho Bambe - 2e à partir de la gauche - et Emmanuel Dongala - au centre -, avec les étudiants de la faculté de lettres de l'Université Marien Ngouabi, de Brazzaville, lors de la dernière édition du FILAF.
Les écrivains Marc Alexandre Oho Bambe - 2e à partir de la gauche - et Emmanuel Dongala - au centre -, avec les étudiants de la faculté de lettres de l'Université Marien Ngouabi, de Brazzaville, lors de la dernière édition du FILAF.
© D. R.

En plus de la littérature, quels sont ces arts francophones qui seront célébrés lors de cette édition 2019 ?

Notre projet a l’ambition de créer des passerelles entre les zones géographiques, les publics (scolaires et experts, néophytes), les esthétiques et les genres artistiques. Nous proposons une programmation culturelle qui accompagne, croise, enrichit les échanges avec les auteurs. Cette année, le FILAF a l’honneur d’accueillir le graphiste et designer Fred Ebami, tout comme le plasticien Jean Wilfried Djaha. Les auteurs ayant des casquettes multiples, offrent sous forme de cartes blanches, d’époustouflantes performances artistiques.

L’année dernière, Marc-Alexandre Oho-Bambe et Makenzy Orcel ont subjugué le public avec une création éphémère intitulée « Bordel ». Cette année, Marc-Alexandre Oho-Bambe revient en force, accompagné de son collectif « On a slamé sur la lune » - Caroline Bentz, Gaelle Rauche, Ange -Alexandre Oho Bambe, Albert Morisseau -Leroy et Fred Ebami. Il nous propose deux somptueuses performances : Expoésie, un vernissage de l’exposition poétique de Fred Ebami, et surtout un opéra slam baroque !

Jean -Luc Raharimanana a aussi carte blanche pour une création ; il nous offre une émouvante lecture musicale intitulée « Mots et mouvements, traversée de la voix et du corps.»  Mais nous valorisons aussi la culture locale. Cette semaine est aussi ponctuée de concerts avec Fanie Fayar, la révélation congolaise des jeux de la francophonie, et « Les mamans du Congo », qui poursuivent leur chemin vers le succès et une carrière internationale. Enfin, la compagnie Cap Congo propose une création de danse contemporaine lors d’une résidence artistique à l’Institut Français, à partir de l’adaptation du roman d’Emmanuel Dongala « Jazz et vin de palme »

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