A l’ONU, haro occidental sur la présence russe en République centrafricaine

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A l’ONU, haro occidental sur la présence russe en République centrafricaine (1)
Le 30 mars 2021 à Bangui, le président centrafricain Faustin-Archange Touadéra en compagnie du l'ambassadeur russe à Bangui, Vladimir Efimovich Titorenko.
© AP Photo/Adrienne Surprenant
Mis à jour le
24 juin 2021 à 18:25
par Matthieu Vendrely, AFP
"Propagande anti-russe". La Russie a peu apprécié mercredi 23 juin l’intervention de l’émissaire de l’ONU pour la Centrafrique devant le Conseil de sécurité. Mankeur Ndiaye a brossé un tableau alarmant de la situation sécuritaire en République centrafricaine, et -surtout- a mis en cause le rôle de la Russie dans cette situation. L’opacité des Russes dans le pays a également essuyé de nouvelles critiques notamment de la France et des Etats-Unis.

"Nos collègues américains voient des mercenaires russes partout". L’ambassadrice de la Russie aux Nations unies a choisi l’ironie mercredi 23 juin pour commenter la séance qui venait de se dérouler devant le Conseil de sécurité. Anna Evstigneeva appelant le monde à "s’intéresser à ce qui se passe à Guantanamo et aux abus des droits de l’homme partout dans le monde où les forces américaines sont présentes".

Mais si l’ambassadeur américain Richard Mills a, certes, concentré les critiques de son homologue russe, il n’a pourtant été que l’une des voix qui se sont exprimées pour critiquer le rôle très flou de la Russie en République centrafricaine.

"Recours excessif à la force et violations rapportées des droits de l’homme et du droit humanitaire international, non seulement par les groupes armés, mais aussi par les forces armées centrafricaines et certains de leurs alliés", a dit Rita Laranjinha la représentante de l’Union européenne.

"Certains s’efforceront de nier la présence de la ‘ société Wagner ’. Dès lors, qui sont ces hommes impliqués dans les combats, à quel titre sont-ils présents en RCA et à qui répondent-ils de leurs actions ?", s’est interrogé pour sa part le représentant français Nicolas de Rivière.  

Très remontés contre Moscou, les ambassadeurs venaient d’écouter le compte-rendu de l’émissaire de l’ONU pour la Centrafrique, Mankeur Ndiaye. Et le tableau brossé par le diplomate sénégalais est accablant. En cause, le comportement des forces nationales centrafricaines et de leurs alliés russes, présumés responsables de multiples violations des droits humains. 

Au cours de son intervention, Mankeur Ndiaye s'est également inquiété de "la contre-offensive militaire" des forces centrafricaines et de leurs alliés "pour anéantir la guérilla imposée par la CPC" (Coalition des Patriotes pour le Changement, regroupant plusieurs groupes armés), estimant que cette contre-offensive a "des conséquences négatives" car elle "compromet toute chance de bâtir une cohésion sociale, aggrave la marginalisation de certaines communautés, et fait craindre la radicalisation des groupes armés", a estimé l'émissaire. "Il s'agit là d'une nouvelle tendance qui, si l'on n'y prend pas garde, ruinera les maigres progrès difficilement réalisés dans la quête d'une cohésion sociale et de la réconciliation nationale", a-t-il insisté.

Préoccupant, selon Mankeur Ndiaye, ce "déploiement des forces bilatérales" -référence à la collaboration entre Centrafricains et Russes- entrave "gravement" les opérations des Casques bleus de la Minusca, la mission onusienne de maintien de la paix présente en RCA depuis sept ans. 

La semaine dernière, déjà, le secrétaire général de l'ONU, Antonio Gutteres, avait évoqué cette "nouvelle tendance" en réclamant l'arrêt immédiat des "actions hostiles" contre la Minusca commises "par les forces de sécurité nationales et celles déployées bilatéralement".

Se disant "profondément troublé", mais n'identifiant pas formellement ces forces, le chef de l'ONU avait évoqué "d'autres personnels de sécurité" se rendant coupables, aux côtés des forces armées centrafricaines (FACA) "d'incidents hostiles" à l'encontre des Casques bleus, et dont les actions "contreviennent aux engagements du gouvernement centrafricain".

Antonio Gutteres donne en exemple la destruction le 23 mai dernier d'un drone de la Minusca à Bacouma (sud-est), des tentatives de fouilles de leurs véhicules et domiciles, et des blocages de leurs mouvements.

Soldats de la MINUSCA patrouillant à Bangui, Centrafrique, 23 janvier 2021.
Soldats de la MINUSCA patrouillant à Bangui, Centrafrique, 23 janvier 2021.
© AP Photo/ Adrienne Surprenant

En matière de violations des droits humains, la Minusca "a documenté 140 incidents perpétrés par du personnel de sécurité, déployé au niveau national et de manière bilatérale, concernant 249 victimes". "Les enquêtes de la Minusca ont révélé que la plupart des décès de civils résultaient d'un usage aveugle, disproportionné et excessif de la force par les militaires centrafricains et le personnel de sécurité déployé de manière bilatérale", ajoute-t-il, sans jamais citer la Russie et son influence auprès du président Faustin Archange Touadéra et de son entourage.

Ce mercredi 23 juin, l'ambassadeur français à l'ONU a pris moins de pincettes quand il s'est agi de pointer du doigt le groupe privé russe Wagner dont la présence en RCA, si elle est notoire, est constamment démentie par Moscou. La Russie ne reconnaît en Centrafrique que la présence d'un millier d'instructeurs non-armés officiellement déclarés auprès de l'ONU mais refuse de commenter celle de paramilitaires de sociétés privées russes assurant notamment la sécurité du président Touadéra. En avril dernier, le Groupe d'expert de l'ONU sur les mercenaires avait évoqué trois sociétés russes "qui participent occasionnellement aux hostilités et offrent leurs services au gouvernement de la Centrafrique". Wagner, donc, la plus connue. Mais aussi Sera Security Services -une société de sécurité- et Lobaye Invest Sarlu, une société de prospection minière qui opère dans la sous-préfecture de Boda, dans le sud-ouest du pays. 

En République centrafricaine, par les mercenaires russes, il y a une forme de captation du pouvoir.

Jean-Yves Le Drian, ministre français des Affaires étrangères

Mercredi à l'ONU, évoquant une "situation dramatique" en RCA, Nicolas de Rivière a donc considéré que "les groupes armés ne représentent plus la seule menace pour la population centrafricaine". Des propos qui ne tranchent pas avec ceux du chef de la diplomatie française, Jean-Yves Le Drian qui, le vendredi 18 juin, expliquait sur la chaîne française BFMTV qu'il y a en Centrafrique "une forme de captation de pouvoir" par les mercenaires russes "qui se servent sur la bête dans les richesses du pays". En conséquence de quoi, la France a gelé son aide budgétaire à la Centrafrique et suspendu sa coopération militaire avec le pays jugé complice d'une campagne anti-française téléguidée par la Russie. 

Mais les commentaires acerbes de la France ou des Etats-Unis à l'encontre du rôle de la Russie en République centrafricaine ne doivent pas occulter une autre réalité. D'un point de vue diplomatique, Moscou n'était pas seule mercredi 23 mai pour défendre ses arguments au Conseil de sécurité de l'ONU.

La Russie réclame notamment la levée de l'embargo sur les armes imposé à Bangui et qui court encore jusqu'à la fin du mois de juillet. "La béquille imposée à travers l’embargo est un réel handicap pour mon pays", a plaidé le représentant centrafricain.

Pour la France, ces sanctions ont encore une utilité, mais la Chine ou encore l'Angola ont plaidé mercredi en faveur de leur levée. Le président de l’Angola, João  Manuel Lourenco, qui préside actuellement la  Conférence internationale sur la région des Grands Lacs, a considéré qu' "à l’heure où l’épicentre du terrorisme international s’est déplacé du Moyen-Orient vers  l’Afrique", réautoriser la vente d'armes à la Centrafrique "permettrait aux  États  de la région d’acquérir la capacité de se  défendre contre  les menaces  contemporaines". Le président angolais, sur ce point, a été rejoint par son homologue congolais Denis Sassou Nguesso qui, au nom de la Communauté économique des États de l’Afrique centrale (CEEAC) qu'il préside, a demandé au Conseil de sécurité "que  soient prises des mesures qui tiennent compte de cette réalité et permettent  aux forces de défense et de sécurité de se doter de moyens adaptés à la situation sur le terrain".