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« Magique système », un livre explore le côté obscur du football africain

Fruit d’une longue enquête en RD Congo et en Afrique de l’Ouest, « Magique système » offre un saisissant coup de projecteur sur un système de traite, dont de nombreux escrocs profitent : celui des footballeurs africains.

Barthélémy Gaillard et Christophe Gleizes ont enquêté pendant plus d'un an à travers l'Afrique sur les dessous du football sur le continent. Journalistes respectivement pour Vice France et pour So Foot, les deux hommes ont sillonné la RD Congo et six pays d’Afrique de l’Ouest (Sénégal, Gambie, Mali, Côte d’Ivoire, Ghana, Togo) à la rencontre des acteurs d’un trafic : celui des jeunes footballeurs africains. Sur 194 pages denses et richement documentées, « Magique système, l’esclavage moderne des footballeurs africains » (éditions Marabout) mêle enquête de terrain et témoignages pour offrir un panorama éloquent d’une réalité souvent passée sous silence : « 70% des footballeurs africains connaissent une situation d’échec, à base de chômage, de blessures, de galères et de faux papiers. »

Un trafic galopant


Car pour un Sadio Mané ou un Vincent Aboubakar, combien de jeunes joueurs en situation d’échec, entre agents véreux, académies poubelles et instances dépassées voire complaisantes ? Chiffrer avec précision ce phénomène s'avère très difficile. « Il ne faut pas dissocier ce phénomène du problème global des migrants, explique Christophe Gleizes. Tous ces jeunes Africains qui tentent de passer en Europe ne jouent pas forcément bien au football. Beaucoup voient juste dans un agent un moyen de passer en Europe.



De plus, les réseaux sont clandestins, ce qui rend le chiffrage quasi impossible. Mais on peut dire de manière certaine que cela concerne au minimum des dizaines de milliers de footballeurs chaque année. Aux tentatives de passage en Europe, il faut en outre ajouter des mouvements intra-africains, dès qu'une opportunité meilleure paraît se faire jour. On le voit par exemple de la Gambie vers le Sénégal. Pour résumer, on se trouve face à une extrême mobilité, pour une traçabilité très faible ! »

Des acteurs en « zone grise »


Jamais moralisateur, l’ouvrage fait la part belle aux portraits, sans chercher à exonérer aucun des acteurs d’un phénomène global, à commencer par les joueurs eux-mêmes. « La triche sur l'âge est massive. Elle est pour 50% à l'initiative du joueur, qui n'est pas un ange, et pour 50% à celle d'intermédiaires véreux qui forcent leurs clients à mentir. La faiblesse endémique des administrations locales favorise la prolifération de la corruption », poursuit Christophe Gleizes, qui ne veut accabler personne en particulier. « Le but n’était pas d’« outer » des joueurs. Pour la plupart, ils ne trichent pas pour faire du mal, mais pour manger demain et faire manger les leurs. »

Joseph-Marie Minala à l'entraînement avec la Lazio Rome


Parmi les témoignages recueillis dans le livre, celui de Joseph-Marie Minala : lors de ses débuts en Serie A avec la Lazio Rome au mois de mars 2014, l’attaquant camerounais âgé officiellement de 17 ans provoqua l’hilarité des médias du monde entier en raison de ses traits d’homme mûr. S’il continue de nier toute fraude, le joueur a cette jolie formule sur les « présus » qui s’inventent une nouvelle date de naissance afin de poursuivre leurs rêves de footballeur : « parfois, il arrive qu’on fasse quelque chose de mal pour faire quelque chose de bien. » Beaucoup de parties prenantes du « magique système » apparaissent ainsi en « zone grise », entre sincérité et duplicité, au cœur d’une nébuleuse où chacun joue ses cartes. Car d’agents véreux en administrations corruptibles voire corrompues, tout le monde veut prendre sa part du grand gâteau (qu’est) de la mondialisation du football.

Quelles solutions pour mettre fin au trafic ?


Existe-t-il des contre-modèles ? L'ouvrage donne la parole à Benoît You, directeur général de l’ASEC Mimosas, et Mathieu Chupin, président du Dakar Sacré Cœur, ainsi qu'à Saer Seck, cofondateur de l’académie des Diambars à Sali (Sénégal). Christophe Gleizes met en avant une autre réussite : « l'exemple de Génération Foot est très bon. Ce centre de formation dakarois a mis en place un partenariat avec le FC Metz. Avoir un club partenaire est le meilleur moyen de garder les joueurs, de les faire patienter. Génération Foot gagne de l'argent quand un joueur est vendu, c'est du gagnant-gagnant. » N'est-il pas aujourd'hui trop tard pour endiguer le trafic ? Dans l'ouvrage, Sory Diabaté, le vice-président de la fédération ivoirienne de football évoque une labellisation des académies, qui permettrait de récompenser les meilleures et de développer des institutions garantes de l'intérêt des jeunes footballeurs. Sur le terrain, les choses n'en sont pas encore là, et les académies « poubelles » continuent de proliférer. « Les Fédérations devraient s'attaquer à ce phénomène, estime Christophe Gleizes.

Nii Lamptey lors de son arrivée à Anderlecht (Belgique)


La prise de conscience doit aussi venir des jeunes joueurs. Ceux qui ont du talent doivent comprendre l'intérêt de s'enregistrer dans les (Fédérations) fédérations. Ils voient encore cette démarche comme un frein au départ, alors que c'est une protection. » Car rien ne sert d’entraver cette envie d’ailleurs. L’ouvrage expose le cas de Nii Lamptey, prodige ghanéen des années 1990 que sa (Fédération) fédération avait cherché à retenir à tout prix, accélérant les envies de départ du jeune phénomène, passé ensuite à côté d’une grande carrière par la faute d’un agent cupide. Encourager les jeunes joueurs à opter pour un départ encadré par des structures sérieuses, telle est la solution d’avenir et le défi qui attend les fédérations africaines.

Epilogue : la controverse Foot Solidaire


« Magique système » se clôt par un long entretien avec Jean-Claude Mbvoumin. Cet ancien international camerounais a créé l’association Foot Solidaire dans le but de protéger les footballeurs africains des abus dont ils sont victimes. Depuis la publication de l’ouvrage, le quotidien anglais The Independent a publié les accusations d’un jeune joueur japonais, reprochant à Jean-Claude Mbvoumin d’avoir usé à son encontre des méthodes qu’il dénonce sur le continent africain. Faut-il prendre cette enquête à charge pour argent comptant ? Christophe Gleizes se veut nuancé à ce sujet. « Je ne crois pas que Jean-Claude Mbvoumin soit mal intentionné. C'est un excellent lanceur d'alertes, qui a contribué à médiatiser un phénomène que les gens n'avaient pas appréhendé dans sa globalité, explique le co-auteur de « Magique système ». On peut en revanche lui reprocher de ne pas avoir su structurer son action et fédérer autour de lui, préférant personnaliser son combat à l'extrême. »

« Magique système, l’esclavage moderne des footballeurs africains », par Barthélémy Gaillard et Christophe Gleizes (préface de Claude Le Roy), éditions Marabout, 15,90 euros.