Mamadou Koumé : « En gagnant la CAN, le Sénégal a brisé un plafond de verre »

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Mamadou Koumé : « En gagnant la CAN, le Sénégal a brisé un plafond de verre » (1)
AI / Reuters / Panoramic
Mis à jour le
14 février 2022 à 14:14
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Journaliste et formateur, Mamadou Koumé a mis à profit cette double casquette pour proposer un ouvrage de référence, une somme érudite et richement illustrée, consacrée à l'histoire de l'équipe nationale sénégalaise de football. Le fruit de ces trois années de travail est paru en 2021 sous le titre « Sénégal - La saga de l'équipe nationale de football » (L'Harmattan). Après la victoire des Lions de la Teranga lors de la CAN au Cameroun, il nous a semblé intéressant d'échanger avec l'auteur sur ce sacre historique. Entretien exclusif.
Le Sénégal a enfin gagné sa première CAN. Qu'est-ce que cette génération 2022 a de plus (ou de mieux) que ses devancières ? Qu'a-t-il manqué aux précédentes pour gagner une CAN ?

Cette équipe a d'abord eu plus de chance. Ensuite, elle a un effectif stable depuis quelques années, ce qui n'était pas souvent le cas de ses devancières. Elle a le même entraîneur depuis sept ans environ (Aliou Cissé occupe le poste de sélectionneur depuis mars 2015, ndlr). Cette équipe profite donc de la stabilité de l'encadrement technique, mais aussi de l'amélioration de l'environnement. L'intendance s'est beaucoup professionnalisée. L'équipe nationale voyage en jet privé. Les joueurs ne prennent plus de vols commerciaux. C'est un facteur de performance, tout comme les nombreuses améliorations apportées au suivi médical. Les joueurs sont mis dans de très bonnes conditions pour préparer au mieux leurs matchs. Cette génération a bénéficié de tous ces efforts. Bien entendu, c'est une équipe qui a des joueurs talentueux dans chacune de ses ligne. Gardiens de but, défenseurs, milieux de terrain, attaquants : vous retrouvez à tous les postes des joueurs qui évoluent au plus haut niveau en Europe, et pour certains dans de très grands clubs, comme Edouard Mendy à Chelsea, Kalidou Koulibaly à Naples, Idrissa Gana Gueye au PSG ou Sadio Mané à Liverpool. Si vous comparez avec la génération 2002, les joueurs évoluaient dans des clubs plus modestes, comme Lens par exemple.

Quels sont selon vous les moments clés de ce triomphe (pendant et avant le tournoi) ?

Avant cette CAN, le Sénégal était considérée comme une équipe expérimentée, au riche vécu, avec une liste de 28 sans surprise et sans faille. Cette équipe, si vous regardez le premier tour, a su surmonter les difficultés liées au Covid. Il y a eu 12 cas positifs dans la tanière. Elle a su faire le dos rond et passer le premier tour. Cela n'a pas été facile, c'était même laborieux. Autre excuse, le regroupement s'est fait très tardivement. Les joueurs évoluant en Europe ont été libérés le 3 janvier pour la plupart : la compétition commençait une semaine après seulement. Ensuite, au second tour, l'équipe s'est améliorée progressivement, elle est comme on le dit montée en puissance. Il faut enfin avoir de la chance, et l'équipe sénégalaise en a eu beaucoup. Comme le Cameroun, elle a eu un tableau très dégagé, comparé à l'Égypte. Le Sénégal a su en profiter.

Comment situez-vous Sadio Mané, maître à jouer de cette équipe désigné joueur de la CAN, dans l'histoire du football sénégalais ?

Sadio Mané est sans doute le footballeur sénégalais numéro un de l'histoire du pays. Après avoir gagné la Ligue des Champions, après avoir été désigné meilleur joueur africain, après avoir été désigné meilleur joueur de la CAN et après avoir gagné la CAN, sans oublier sa quatrième place au Ballon d'Or France football, il présente un palmarès inégalé, et qui le restera longtemps à mon avis. Si j'avais à juger l'apport de Sadio Mané, je dirais que c'est le footballeur qui a le plus influencé le football sénégalais. Il laissera une marque durable. Ces quatre dernières décennies, le Sénégal a eu trois footballeurs de grand renom : d'abord Jules Bocandé, qui a joué au PSG, ensuite El Hadji Diouf, qui a joué (comme Mané) à Liverpool, et enfin Sadio Mané. Ce sont trois attaquants qui ont dominé le football sénégalais depuis les années 1980, mais si on devait établir un podium, Sadio Mané serait sur la plus haute marche.

Qu'est-ce que le joueur de Liverpool a d'exceptionnel ?

Je ne compare pas les talents respectifs, chacun peut avoir son avis à ce sujet. Mais Sadio est aujourd'hui le plus influent. Ce footballeur, au-delà du terrain, a réalisé sur le plan social des choses qu'aucun autre footballeur sénégalais n'a réalisées. Il a construit dans son patelin un hôpital, un terrain de jeux, un lycée, et il verse chaque mois 50.000 francs CFA à toutes les familles de son village. Son empreinte restera durable à ce niveau-là également.

Dans les jours précédant la finale, Aliou Cissé a souligné l'importance de l'"esprit de 2002" pour cette équipe. Trouvez-vous des similitudes entre ces deux générations, à deux décennies d'intervalle ?

L'esprit de 2002 dont parlait Aliou Cissé, c'est peut-être cette niaque, cette volonté de parvenir à un résultat, de gagner. Nous, observateurs, avons davantage senti cela avec ce groupe-là qu'avec celui de 2002. Ce groupe a été plus concentré sur son sujet que celui de 2002. Cette année-là, on a observé que certains des cadres n'hésitaient pas à aller en boîte de nuit alors qu'ils étaient en pleine compétition. Ce groupe-là ne le fait pas. Leurs centres d'intérêt sont tout à fait différents. Les joueurs de 2022 sont davantage concentrés sur le football, mais ceux de 2002 avaient beaucoup de talent, peut-être même un peu plus. Mais le groupe de 2022 est à mon avis plus concerné que celui de 2002.

Vous avez étudié le football sénégalais depuis l'indépendance du pays. Si vous deviez dégager des caractéristiques du joueur sénégalais à travers les décennies, que diriez-vous ?

Le joueur sénégalais est très technique et sait s'adapter à des environnements différents pour réussir au plus haut niveau. La preuve est que beaucoup de joueurs formés au Sénégal et partis en Europe y ont réussi. Regardez Sadio Mané, regardez Idrissa Gana Gueye par exemple. Le Sénégal a toujours eu de bons footballeurs, même si l'équipe nationale et les clubs n'ont pas toujours eu les résultats auxquels on pouvait s'attendre. Pendant la période coloniale, avant l'indépendance, était organisée la Coupe d'AOF (Afrique occidentale française, ndlr), d'ailleurs née avant la Coupe d'Europe des clubs champions. Sur les 14 finales jouées entre 1947 et 1960, neuf ont été remportées par des clubs sénégalais. Dans les années 1960, après l'indépendance, l'équipe nationale a gagné les Jeux de l'Amitié en 1963, ici à Dakar. Ensuite, elle a participé à la CAN en 1965 et en 1968. Mais par la suite, le football sénégalais est tombé très bas. Beaucoup de footballeurs sénégalais émigraient et jouaient en France. Or, à l'époque, dans les années 1970, il n'était pas possible de retenir plus de deux joueurs expatriés dans les matchs éliminatoires. Cet exode a été une véritable saignée pour le football sénégalais. Même si les résultats n'ont pas systématiquement suivi, le Sénégal a toujours eu d'excellents footballeurs.

Vous allez devoir ajouter un nouveau chapitre à votre livre. Quel titre lui donneriez-vous ?

Je le titrerais "Les conquérants du Cameroun". Ils sont allés conquérir ce trophée de la CAN, ils ont brisé un plafond de verre pour le football sénégalais. C'était la seizième participation du Sénégal à l'épreuve. L'équipe avait joué deux finales avant cette victoire. Je comparerais le football sénégalais au football français, qui ne compte qu'une Ligue des Champions, remportée par l'OM en 1993, mais a une excellente équipe nationale, qui a gagné deux Euros et deux Coupes du monde. C'est un peu comme le Sénégal, qui brille plus par son équipe nationale que par ses clubs.

« Sénégal - La saga de l'équipe nationale de football », éditions L'Harmattan, 2021, 260 pages, 30 euros.