Massacre de civils au Mali : "L'État doit sonner la fin de la récréation" pour les groupes armés

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Massacre de civils au Mali : "L'État doit sonner la fin de la récréation" pour les groupes armés  (1)
Une délégation ministérielle a présenté ses condoléances aux familles des victimes des attaques à Diallassagou. Capture d'écran AFPTV. 
Mis à jour le
22 juin 2022 à 18:52
par Maya Elboudrari
Au Mali, les autorités ont fait part d'une nouvelle attaque dans le week-end du 18 juin, attribuée aux djihadistes, qui a tué plus de 130 civils dans le centre du pays. Oumar Cissé, chercheur spécialiste des questions de sécurité dans le pays, explique pourquoi le pays est victime d'une telle recrudescence de violences. 

TV5MONDE : De nouvelles attaques djihadistes ont fait 132 morts à Diallassagou et dans deux localités voisines, dans le centre du Mali. Dans quel contexte ont eu lieu ces massacres ?

Oumar Cissé, spécialiste des questions sécuritaire au Mali : En réalité, il y a des périodes d’accalmie, mais depuis 2018, avec la création des milices communautaires, on a vu l’avènement de plusieurs groupes armés qui s’affrontent dans la région. Ces violences n’ont jamais cessé. 

Durant ces trois dernières années, nous avons connus d’autres massacres, qui ont été imputés à des milices dites d’auto-défense, dans la même zone des Bankass [le cercle de Bankass est une collectivité territoriale, de la région de Mopti, situé dans le centre du Mali, NDLR]. Par exemple, le 23 mars 2019, un massacre d’une ampleur équivalente a eu lieu à quelques kilomètres de Diallassagou, dans le village d’Ogossagou. 

(Re)voir : Massacre d'Ogossagou : le gouvernement annonce la dissolution d'une milice de chasseurs dogons

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Ceci dit, c’est la première fois qu’un tel massacre est attribué aux djihadistes dans le centre du Mali.

TV5MONDE : Il s’agit donc d’une zone particulièrement ciblée ? 

Oumar Cissé : Il s'agit souvent des Bankass, parce qu’on y trouve différentes communautés, qui se regroupent derrière des groupes armés. L'aspect intercommunautaire est souvent laissé de côté. On parle des violences djihadistes, qui sont mises en avant, mais en réalité, il faut avoir une lecture plus complète pour comprendre vraiment ce qui se passé là-bas.

C'est un terrain, un espace et une partie du Mali où des communautés se sont repliées derrière ces groupes. Il y a notamment une milice dogon qui dit défendre certains intérêts pour sécuriser la communauté dogon, qui se bat contre la communauté peul. 

J’estime à 80 % les jeunes qui sont enrôlés dans les rangs de ces groupes djihadistes non pas parce qu'ils le veulent, mais parce qu'ils sont traqués par des milices, et que leurs villages ont été détruits.Oumar Cissé.

Dans des dizaines de villages, les habitants fuient. À cause de la fuite des habitants de ces communautés, des milliers de jeunes se retrouvent sans village, sans emploi, dans la nature. Ils sont donc vulnérables face aux groupes djihadistes. Ceux-ci essayent de leur faire croire qu'ils se battent pour leur cause, afin de restaurer la justice et récupérer leurs terres.

TV5MONDE : Comment ces groupes se sont renforcés récemment ? 

Oumar Cissé : Ces groupes ont commencé à se renforcer à partir de 2019, et du ciblage de la communauté peul. Lorsque la milice dogon s'est donné comme mission d'attaquer des villages peuls. La capacité d'action était très limitée, mais elle s'est multipliée.

(Re)voir : Mali : une attaque terroriste fait plus de 132 morts

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Avant cette époque, les djihadistes n'étaient pas capables de s’attaquer à un camps militaire dans cette région. Mais depuis que les violences intercommunautaires se sont accentuées, il y a une adhésion massive de jeunes issus des villages désertés. Ils se sont retrouvés dans ces groupes locaux, où ils se battent sous l'étiquette du djihad - parce que les djihadistes n'admettent pas un groupe armé ou une milice peul différente de leurs réseaux - alors qu’ils n’ont pas de vocation religieuse.

J’estime à 80 % les jeunes qui sont enrôlés dans les rangs de ces groupes djihadistes non pas parce qu'ils le veulent, mais parce qu'ils sont traqués par des milices, et que leurs villages ont été détruits. Ils ont été chassés de chez eux, et et il n'ont pas bénéficié d'une protection, internationale ou malienne. Donc ils se sont retrouvés dans les rangs de groupes djihadistes, pour combattre aussi ces milices.

Plus de 130 civils ont été tués dans trois localités voisines dans le centre du Mali lors d’attaques attribuées à des djihadistes les 18 et 19 juin dernier.
Plus de 130 civils ont été tués dans trois localités voisines dans le centre du Mali lors d’attaques attribuées à des djihadistes les 18 et 19 juin dernier.

TV5MONDE : Les djihadistes attaquent ainsi en représailles contre certains groupes locaux ? 

Oumar Cissé : Bien sûr, parce qu'il y a eu une opération de l’armée début juin, qui a visé trois localités peuls.  D'après des témoignages locaux, les forces armées ont incendié des habitations, pillé,.. C'est suite à cette opération que les djihadistes sont venus en maîtres, rappelant que des accords les liaient à ces communautés. Ils ont affirmé : « Puisque vous avez guidé l'armée vers les frontières voisines, nous allons vous châtier ». 

TV5MONDE : Pourquoi ciblent-ils davantage les civils ? 

Oumar Cissé : Ce sont des village, des communautés dogon et autres établies dans ces zones, qui sont visées. Parce que l'opération de l'armée a ciblé des villages peuls. C'est pour cela que je dis que nous devons avoir une stratégie au-delà de la violence djihadiste. Au fond, l’enjeu est aussi intercommunautaire. 

La communauté peul est visée depuis un certain temps. Les Peuls avaient le sentiment que c'était la communauté dogon qui a poussé l'armée à les attaquer.

Le comité de suivi des accords locaux tente avec les différentes communautés de préserver la paix. Mais ça n'a pas été le cas dans le lancement des violences en cours. Les djihadistes sont venus se placer en justiciers, pour punir les communautés parmi lesquelles ils pensent avoir reconnu des hommes qui auraient guidé l’armée.

(Re)voir : Mali : recrudescence des violences dans la région de Ménaka

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TV5MONDE : Y a t-il eu des évolutions depuis l’arrivée au pouvoir de la junte en mai 2021 ? 

Oumar Cissé : La politique n'a pas changé. Il existait un plan d'action gouvernemental, un plan de sécurisation, de stabilisation des régions du centre du Mali. Ce plan s'est donné comme mission de redéployer les forces armées maliennes dans des zones isolées ou abandonnées par l'État. Il s’agit aussi de créer les conditions de retour des déplacés et désarmer les groupes armés, les milices d'autodéfense. 

Depuis l'arrivée de la junte, il n'y a pas eu, à vrai dire, d’avancées sur ce point. Nous avons toutefois constaté que l'armée a changé de posture. Elle était jusque-là surtout repliée sur la posture défensive. Depuis janvier, il y a des opérations, l'armée est passée à l’attaque. 

Une offensive contre les groupes djihadistes est enclenchée par l'armée malienne. Il y a une avancée tactique. Ça, il faut le reconnaître, car elle connaît de petits succès. C'est visible sur le terrain, mais ce n'est pas suffisant.

En ce qui concerne le plan de stabilisation des régions du centre et particulièrement du cercle de Bankass, ce n’est pas le cas. Parallèlement à l'action militaire, il faut aussi mettre en place une stratégie de stabilisation durable.

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TV5MONDE : Par quoi pourrait passer cette stratégie, selon vous ? 

Oumar Cissé : Par le désarmement des groupes armés, que nous avons évoqué. Parce que nous voyons, dans une grande partie de la région de Mopti, de Bandiagara, des groupes armés qui font la loi, qui se soustraient à l'État, qui ont un agenda communautaire, qui sont en guerre contre certaines communautés. 

Donc l'État devrait "sonner la fin de la récréation". Se réaffirmer comme le seul maître du terrain, et qu'il n'y ait pas des armées dans un État.

Il faut aussi créer les conditions de retour des déplacés, tombés pour l’instant sous le joug des groupes terroristes. 

TV5MONDE : Des manifestations ont été organisées mardi 21 juin, pour réclamer la protection de l'État face aux violences. Qu'attendent les Maliens comme réactions de la part des autorités ? 

Oumar Cissé : Ils veulent autre chose qu’une solution qui ne résout pas le problème à long terme. Il faut chercher une solution définitive à ces cycles de massacres. À chaque fois que des événements comme celui-là se produisent, il y a des opérations militaires qui sont organisées pendant quelques semaines et puis ça reprend. Donc il faut avoir cette une solution pérenne à ces conflits.

Cela passe impérativement par le désarmement des groupes armés qui font la loi. Certaines communautés ont un sentiment d'injustice, et essayent de se venger à leur manière en se repliant derrière les groupes djihadistes. Il faut que l'État ait le courage de désarmer ces groupes-là. Ce désarmement a été réclamé lors du dialogue national inclusif sous IBK, et à nouveau avec les Assises nationales de la refondation.

Il faut forcément désarmer des milices, c’est-à-dire essayer de dépasser l'aspect communautaire du conflit afin de bien identifier les ennemis.

(Re)voir : Mali : enlèvement de quatre civils étrangers, la preuve que le djihadisme gagne du terrain ?

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Deuxièmement, comme je l'ai dit, il faut créer les conditions du retour des déplacés. C'est un problème sahélien, au Mali ou au Burkina - sauf le Niger qui l’a anticipé. Tant que ces déplacés sont nombreux, la violence ne fait que s'accroître. Parce que des milliers de jeunes restent vulnérables au recrutement par des groupes armés. Il faut donc s’attaquer à ces conditions de vulnérabilité.

Que ce soit au centre du Mali ou à la frontière avec le Burkina, c’est un problème que les autorités nationales négligent, et qui est à l’origine de la dégradation de la situation sécuritaire. 

Le président Bazoum, au Niger, a tout fait pour que les populations ne se déplacent pas. Il a fourni des efforts pour ramener des populations qui avaient fui. Ce qui est un facteur de stabilité. 

Il s’agit de définir des règles de désengagement du conflit. Récemment, il a parlé avec la filiale du groupe État Islamique au Sahel, afin que ce groupe n’attaque pas les civils. Tant que les civils sont attaqués, il y aura des déplacements. Tant qu’il y aura des déplacements, des milliers de personnes se retrouvent à la rue. Et tout cela accentue l'instabilité et la crise. 

TV5MONDE : Certains appellent à la désobéissance civile. Est-ce une nouveauté par rapport aux mobilisations précédentes après des épisodes de violences ? 

Oumar Cissé : La désobéissance civile, ce n'est pas la première fois. Lors de l'attaque de Songho, une quarantaine de personnes ont été tuées dans un bus et dans un véhicule des transports en commun. Au sein de la société civile, certains ont appelé à la désobéissance civile. Est-ce qu'après l'organisation de cette désobéissance civile, la situation s'est améliorée ? C'est tout le problème. Je pense que c'est un outil d'expression des populations pour transmettre leur ras-le bol de la violence. L'État n'a pas une solution miracle, pour permettre de résoudre les problèmes à long terme. Je pense que ça ne changera pas grand chose. 

Des milliers de jeunes sont vulnérables face aux groupes djihadistes. Ceux-ci essayent de leur faire croire qu'ils se battent pour leur cause
Oumar Cissé


TV5MONDE : Comment le gouvernement se positionne pour l'instant, notamment dans sa communication ? 

Oumar Cissé : Le gouvernement n’a pas changé de position. Depuis le mois d’avril, plus d’un millier de personnes ont été massacrées dans la région de Ménaka, près de la frontière avec le Niger. 

Le gouvernement se trouve dans une situation délicate. Les forces armées maliennes s’inscrivent dans une communication pour rassurer les populations, dans le sens de l’apaisement. Mais il y a une contradiction entre ce qui se dit et ce qui se passe sur le terrain.

TV5MONDE : Les violences sont-elles plus intenses depuis le départ des forces françaises et européennes au printemps ? 

Oumar Cissé : Même au moment de la présence de ces forces, ces régions ont connu beaucoup de massacres. Elles avaient une marge de manoeuvre très limitée sur ce qui se passait dans cette partie du Mali. Dans d’autres régions, comme au Nord, elles ont pu avoir une importance, mais pas dans le centre. Il y a eu des interventions aériennes, mais les forces étrangères, à part la Minusma [mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies pour la stabilisation au Mali, NDLR], n’était pas très visibles dans cette zone.