Niger : la présence américaine dénoncée, le spectre de la Russie ?

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Niger : la présence américaine dénoncée, le spectre de la Russie ? (1)
Carley Petesch (AP)
Mis à jour le
18 mars 2024 à 17:31
par Romain Sinnes

L'avenir des troupes américaines au Niger pourrait s'écrire en pointillés. Le régime nigérien a qualifié, samedi 16 mars, leur présence sur le territoire national d'"illégale" tandis qu'il souhaite accentuer sa coopération avec Moscou. 

Un accord conclu en 2012

Le 6 juillet 2012, le gouvernement du président d’alors, Mahamadou Issoufou, entérine des accords de coopération militaire avec Washington. Ceux-ci consistent en des missions de formation et de soutien aux forces nigériennes en plus de la lutte antiterroriste. Un peu plus de 1.000 soldats américains, en majorité des membres de l’US Air Force, occupent d’abord la base aérienne 101 de Niamey. Les troupes sont redéployées, au cours de l’été 2023, sur la base aérienne 201 d’Agadez, à quelque 1.000 kilomètres au nord de la capitale, construite à partir de 2016 à coups de millions de dollars. Ce redéploiement répond à une demande des autorités nigériennes, inquiètes, entre autres, à cette époque, de voir déferler des combattants de l’organisation Etat islamique depuis la Libye. 

L’immense complexe est équipé de drones armés Reaper MQ-9, des engins de très haute technologie destinés à la surveillance d’une partie du Sahel mais aussi de la Libye. Il dispose d’une piste en mesure de faire atterrir des avions-cargos C-17 de transport de troupes et de matériels.

Selon le magazine d’investigation en ligne, The Intercept, l’accord décennal bipartite d’exploitation de la base d’Agadez par les forces américaines devait s’achever à la fin 2024. 

Des soldats nigériens assistent à l'ouverture de l'exercice annuel de lutte contre le terrorisme à Niamey, au Niger, mercredi 11 avril 2018. Six mois après la mort de soldats américains au Niger, qui a suscité des interrogations sur la présence de l'armée dans ce pays d'Afrique de l'Ouest, le commandement des opérations spéciales américaines en Afrique a ouvert mercredi son exercice annuel de lutte contre le terrorisme, face à une menace extrémiste croissante.   Traduit avec DeepL.com (version gratuite)

Des soldats nigériens assistent à l'ouverture de l'exercice annuel de lutte contre le terrorisme, sous l'égide du commandement des opérations spéciales américaines en Afrique, à Niamey, au Niger, le 11 avril 2018.

Carley Petesch (AP)

Présence « illégale »

Au soir du samedi 16 mars, à la télévision nationale, la junte arrivée à l’issue du putsch du 26 juillet 2023, rompt unilatéralement la coopération. Par la voix du porte-parole du régime, le colonel Amadou Abdramane, Niamey dénonce  « en toute responsabilité, avec effet immédiat, l’accord relatif au statut du personnel militaire des États-Unis et des employés civils du département américain de la Défense sur le territoire du Niger. »  Selon les termes du communiqué lu en direct, le texte « injuste » a été « imposé unilatéralement » par Washington via « une simple note verbale. »

De ce fait, selon Niamey, la présence américaine s’avère « illégale et viole toutes les règles constitutionnelles et démocratiques qui voudraient que le peuple souverain, notamment à travers ses représentants élus, soit consulté pour l’installation d’une armée étrangère sur le territoire national. »

Dimanche 17 mars, le porte-parole du département d’État américain, Matthew Miller, a informé avoir « pris connaissance la déclaration du CNSP (ndlr : le Conseil national pour la sauvegarde de la patrie au Niger), qui fait suite à des discussions franches à des niveaux élevés à Niamey cette semaine au sujet de nos préoccupations concernant la trajectoire du CNSP. Nous sommes en contact avec le CNSP et nous fournirons d'autres mises à jour si nécessaire. »

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Le divorce apparaît d’autant plus brutal que les États-Unis ont longtemps veillé à ne pas froisser les militaires. Contrairement à la ligne stricte adoptée par la France, Washington a attendu deux mois avant d’employer le terme de « coup d’Etat », au mois d’octobre. La coopération militaire a certes été suspendue depuis l’été dernier mais les relations n’étaient pas rompues. 

La prise de poste de la nouvelle ambassadrice américaine au Niger, Kathleen Fitzgibbon, un mois après le putsch, laissait d’ailleurs entrevoir une certaine souplesse. En août dernier, Antony Blinken souhaitait privilégier la solution diplomatique au moment où se posait la question d’une intervention militaire de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cédéao) au Niger.

Visite « discourtoise »

La rupture survient deux jours après la visite d’une délégation américaine composée de la secrétaire d’État adjointe aux affaires africaines, Molly Phee, de son homologue à la Défense, Celeste Wallander et du chef du commandement américain pour l’Afrique (Africom), Michael Langley. D’après le département d’État, le trinôme se déplaçait pour évoquer « un retour sur la voie de la démocratie et l’avenir de notre partenariat en matière de sécurité et de développement. » 

Au bout du compte, le voyage s’est soldé par une humiliation. Reçue par le Premier ministre, Lamine Zeine, la mission a patienté un jour de plus que prévu à Niamey pour finalement se voir refuser une rencontre avec le chef de la junte, le général Abdourahamane Tiani, sans raison officielle. 

Selon le journaliste spécialiste du Sahel, Serge Daniel, l’annonce du 16 mars pourrait être une conséquence de cette entrevue. « De source nigérienne, le discours était discourtois. La délégation américaine a demandé à la junte de tout faire pour accélérer le processus de fin de transition. »

Niamey reproche, en outre, aux forces américaines sur son sol de faire cavalier seul sur le terrain. « Une source proche du ministère nigérien de la Sécurité rapporte que les Américains ne partagent pas avec eux les informations sur les groupes djihadistes », corrobore Serge Daniel.

Les troupes étrangères encore présentes sur le sol nigérien. Le pays est menacé à ses frontières par les groupes djihadistes tels que Boko Haram au Nigeria ou l'État islamique dans le Grand Sahara, au Mali.

Les troupes étrangères encore présentes sur le sol nigérien. Le pays est menacé à ses frontières par les groupes djihadistes tels que Boko Haram au Nigeria ou l'État islamique dans le Grand Sahara, au Mali.

Infographie TV5MONDE

Relations avec l’Iran

Autre point d’achoppement entre les deux parties, les relations qu’entretiennent les militaires avec l’Iran. Une équipe menée par le Premier ministre nigérien a fait le déplacement à Téhéran, fin janvier 2024, pour discuter des problèmes énergétiques en vigueur au Niger. « Il est question que l’Iran fournisse au Niger des groupes électrogènes pour lui permettre de faire face à la crise énergétique, précise Serge Daniel. En échange, l’Iran aurait demandé au Niger de lui fournir de l’uranium. Les Américains ont pointé ce problème, ce qui n’a pas dû plaire. » 

Dans son allocution télévisée, Amadou Abdramane y fait d’ailleurs référence de manière abrupte. « Le gouvernement du Niger rejette les allégations mensongères de la cheffe de la délégation américaine consistant à soutenir qu’il aurait signé un accord secret sur l’uranium avec la République islamique d’Iran. » 

Les yeux tournés vers Moscou

Enfin, les relations au beau fixe entre Niamey et Moscou et la présence russe dans le pays irritent Washington. La délégation s’en est fait l’écho auprès des représentants nigériens. 

Fin décembre 2023, dans le sillage du départ des soldats français, le régime a fait part de sa volonté de renégocier les accords militaires conclus avec les pays tiers disposant de troupes sur le territoire. Et ainsi de revoir sa politique en termes de sécurité et de défense. En septembre déjà, Mali, Burkina Faso et Niger scellent la création de l’Alliance des États du Sahel (AES), structure de défense commune en cas d’agression. 

Et comme ses deux alliés au sein de l’AES, Niamey regarde aussi vers Moscou. En décembre, « un protocole » a été signé après la visite du vice-ministre russe de la Défense, le colonel général Iounous bek-Evkourouv. Le contenu a été tenu « secret-défense ». 

Dans un entretien au média d’État russe, Sputnik, Lamine Zeine a partagé l’intention de coopérer davantage dans le secteur militaire, particulièrement celui de la formation de pilotes du renseignement. En janvier, en marge d’une visite à Moscou, il a réitéré son souhait « de développer une relation économique et stratégique » avec la Russie. 

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« Les Nigériens estiment que le départ des Américains ne poserait pas de problème et considèrent que le pays pourrait consolider ses relations avec un pays comme la Russie », poursuit Serge Daniel. La Russie, « un partenaire avec lequel le Niger traite d’État à État », a encore rappelé, samedi, Amadou Abdramane.

Les troupes étrangères occidentales, un départ inexorable

Priées de plier bagage par les militaires au pouvoir au Niger, les troupes françaises ont définitivement quitté le territoire le 22 décembre 2023. En neuf ans de présence, l’armée française a disposé de plusieurs sites à Niamey, Ouallam et Ayorou. Des soldats ont également occupé une base à Madama avant que celle-ci ne soit « mise en sommeil » en 2019. 

Paris a, en même temps que son retrait militaire, fermé son ambassade à Niamey.

En ce qui concerne les troupes étrangères, ne restent officiellement sur le sol nigérien que des soldats américains, italiens et allemands. 

Les bases sur lesquelles étaient déployées les soldats français durant neuf ans, avant leur départ, en décembre 2023, sur ordre des militaires au pouvoir au Niger.

Les bases sur lesquelles étaient déployées les soldats français durant neuf ans, avant leur départ, en décembre 2023, sur ordre des militaires au pouvoir au Niger.

Infographie TV5MONDE