Niger : l'armée doit se battre contre les djihadistes et la corruption

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Niger : l'armée doit se battre contre les djihadistes et la corruption (1)
Des forces de l'armée nigérienne partent en patrouille vers la frontière libyenne, ce 29 octobre 2019, depuis la province d'Agadez.
 
Reuters/Zohra Bensemra
Mis à jour le
14 janvier 2021 à 06:35
par Pierre Desorgues
Ce 27 décembre, les Nigériens se rendront aux urnes pour élire leur prochain président. Le pays est confronté à une forte pression des groupes djihadistes, tant à l'est qu'à l'ouest du pays. L'armée fait front mais des scandales de corruption et la mort de civils tués par des soldats ont entaché sa crédibilité. Analyse.
Ce 18 mai 2020, le soldat Irkoy-Tamo est mourant, blessé au combat contre des groupes armés djihadistes. Dans un dernier sursaut, il prend un stylo pour interpeller les autorités judiciaires de son pays. « Monsieur le juge, ici, un soldat est mort, en mission pour la République ; il ne veut ni honneurs militaires, ni pleurs et lamentations. Comme tous ceux qui sont morts avant lui, à Diffa, Tillabéry, Tahoua et ailleurs, il ne souhaite qu'une seule chose : être rassuré que vous aussi, vous accomplirez dignement votre mission, et monterez un dossier solide contre ceux qui ont transformé cette guerre en business »Cette lettre retrouvée tachée de sang sera rendue publique. Transformer la guerre en business ? L'accusation intervient au moment où le pays connaît sans doute le plus grand scandale public de corruption de son histoire contemporaine.

45% du budget annuel de l'armée détourné en 5 ans

Le point de départ du scandale date de février 2020. L’Inspection générale des armées dans un audit commandé par la présidence rend ses conclusions sur les procédures d'acquisition de matériel militaire. Et elle sont accablantes. Plus de 76 milliards de francs CFA (116 millions d’euros) en cinq ans, de 2014 à 2019, auraient été détournés dans le cadre de contrats d’armements, selon l'Inspection générale des armées.

Ces sommes constituent une entaille sérieuse dans l’effort budgétaire pour la défense de l’État nigérien. Le budget annuel de la défense, selon l’ONG Transparency International, avoisine les 250 millions de dollars. Et il constitue le principal poste de dépense de l'État avec un peu plus de 19% de son budget national. Et en cinq ans, près de 45% du budget annuel de l’armée a donc été siphonné. Selon cet audit interne, auquel un consortium de journalistes, Organized Crime and Corruption Reporting Project, a eu accès, une  grande partie des équipements fournis par des entreprises internationales étaient sujets à des surfacturations, de faux appels d’offres ou n’étaient parfois tout simplement pas livrés. 

Une corruption systémique ?

Cette corruption n’est pas un acte isolé selon Ornella Moderan, chercheuse spécialisée dans les questions de gouvernance et cheffe du programme de recherche sur le Sahel au sein de l’Institut d’Etudes de Sécurité, basé à Dakar au Sénégal. « Ce scandale de corruption traduit d’abord  le caractère et l’ampleur systémique de cette corruption. Ce n’est pas possible de détourner autant d’argent sans qu’une série d’acteurs soient impliqués. Les lièvres ont commencé à être soulevés lorsque le précédent ministre de la Défense a quitté ses fonctions en 2019. Et cela traduit autre chose, le sentiment d’impunité. Les menaces de sanctions n’étaient pas crédibles. Sinon comment on aurait pu détourner autant d‘argent pendant quatre ans », s’interroge la chercheuse.

Niagalé Bagayoko, présidente de l’African Security Sector Network, tient à souligner que la révélation de cette affaire de détournement est intervenue dans le cadre d’une demande du nouveau ministre de la Défense et donc du pouvoir en place.

Mais le mal est fait. « L’ampleur des détournements et des sommes en jeu, dans un contexte de guerre où les soldats paient un lourd tribut, a fragilisé l’armée, bien plus que les attaques des djihadistes. Elle a entamé sa crédibilité », souligne Niagalé Bagayoko. « L’État matériel de l’armée reste en effet très fragile », constate pour sa part Ornella Moderan, même si l'armée nigérienne semble plus solide que les forces du Burkina Faso ou du Mali. « L’État du Niger, contrairement à l’État malien reste une réalité. Et ce scandale de corruption a d’autant plus choqué que l’armée est confrontée à des soucis d’équipement dont se plaignent les militaires sur le terrain. Les militaires ont un minimum de matériel et l’encadrement reste présent, cependant les soldats auraient besoin d’un matériel de meilleure qualité et en plus grande quantité", décrit la chercheuse.

(Re)voir >>> Niger : la journaliste-blogueuse Samira Sabou arrêtée pour "diffamation"

Les affrontements armés entre groupes armés djihadistes et forces armées du Niger se concentrent essentiellement dans deux zones du pays : à l'est du pays dans la région de Tillabéri, frontalière avec le Mali et le Burkina Faso et la région du Diffa dans la région du lac Tchad.
Les affrontements armés entre groupes armés djihadistes et forces armées du Niger se concentrent essentiellement dans deux zones du pays : à l'est du pays dans la région de Tillabéri, frontalière avec le Mali et le Burkina Faso et la région du Diffa dans la région du lac Tchad.
© TV5MONDE
Ces détournements interviennent au moment où l’armée subit la pression des groupes armés djihadistes. Les fronts militaires se sont multipliés ces dernières années. « En 2015, le principal front se trouvait à l’est dans la région de Diffa dans la région du lac Tchad où l’armée affrontait dans un premier temps Boko Haram et maintenant où elle doit affronter des groupes issus de Boko Haram. Depuis deux–trois ans, les forces nigériennes sont écartelées entre ce front de l’est et celui de l’ouest à la frontière du Mali et du Burkina où les soldats affrontent les groupes djihadistes de l’Etat Islamique au Grand Sahara », constate Ornella Moderan. 

Attaques meurtrières de l'État Islamique au Grand Sahara

Le principal groupe djihadiste dans l'ouest du pays est celui d'Abou Walid Al-Sahraoui, nommé par ses ennemis État Islamique au Grand Sahara (EIGS) et affilié depuis 2015 à l'organisation État islamique (EI). Les coups portés par l'Etat islamique au Grand Sahara ont été sévères.

En décembre 2019, le camp militaire d’Inates dans la région de Tillabéri était submergé par une attaque djihadiste. 71 soldats trouvent alors la mort après trois heures de combat. Le 9 janvier dernier, le Niger subissait la pire attaque de son histoire à Chinégodar à la frontière malienne avec 89 soldats tués. « Ces guerres sont menées sur une vaste échelle. Le pays fait plus d’un million de kilomètres carrés et cela pose un véritable défi logistique pour une force de 25 000 hommes », constate Ornella Moderan, de l'Institut d'études de sécurité de Dakar. «Elle a aussi un front au nord du pays du côté de la Libye dont on connait l’instabilité. Et l’armée est de plus en plus engagée dans des forces multinationales, comme la Minusma ( NDLR :  opération de maintien de la paix des Nations unies au Mali ), la Force multinationale mixte (FMM)  ou le G5 Sahel», constate Niagalé Bagayoko, présidente de l’African Security Sector Network.

La violence des attaques djihadistes et la nature du conflit dans l’ouest du pays a, de fait, surpris les forces armées du pays.
Le Niger partage une frontière avec cinq pays (Mali, Burkina Faso, Nigeria, Tchad et Libye) frappés par des groupes armés djihadistes.
Le Niger partage une frontière avec cinq pays (Mali, Burkina Faso, Nigeria, Tchad et Libye) frappés par des groupes armés djihadistes.
© TV5MONDE

Des soldats accusés d'exactions contre les civils

«L’armée nigérienne comme d’autres armées du Sahel n’a pas su s’adapter à la donne de ce nouveau type de conflit.  Les terroristes se fondent dans les populations et cela crée un niveau de méfiance de l’armée vis-à-vis de populations civiles. Cela mène à des dérapages terribles et évidemment à chaque fois qu’une bavure de ce type se produit, les relations entre les civils et les forces armées nigériennes se trouvent entachées », estime la chercheuse Ornella Moderan.

La Commission nationale des droits humains du Niger, autorité administrative indépendante, a également révélé, le 5 septembre dernier que 70 civils dans la région de Tillaberi ont été exécutés sommairement. Une centaine de civils étaient portés disparus. Une enquête judiciaire a été ouverte.

Voir : Niger, l'armée régulière accusée d'exactions
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«Les populations civiles sont donc prises en étau donc entre l’armée et les terroristes. Les militaires suspectent les populations de cacher les terroristes et les terroristes suspectent les civils de donner des renseignements aux militaires et donc ces populations sont prises entre deux feux », indique Ornella Moderan, de l'Institut d'études de sécurité (ISS) de Dakar.

"Bien plus que les pertes enregistrées face aux groupes djihadistes, la mort de ces civils causée par certains soldats a engendré, au même titre que les détournements de fonds, une fragilisation de l’armée, une perte de confiance des civils », estime pour sa part la présidente de l’African Security Sector Network, Niagalé Bagayoko.

Niger : hommage aux soldats tués dans l'attaque djihadiste à Inates

« Le conflit est né initialement d'un débordement du conflit malien. Cette frontière entre la Mali et le Niger est assez théorique pour ces populations qui vivent entre le Mali et le Niger et qui ont de la famille des deux côtés de la frontière. Le conflit est devenu plus endogène lorsque les djihadistes ont décidé de tuer des chefs de village au Niger », décrit pour sa part Ornella Moderan.

L’explosion de la violence à l’ouest du pays ces deux dernières années est-elle nourrie par des conflits intercommunautaires comparables à ce qui se passe au Mali et au Burkina Faso ? Le Niger, selon la chercheuse Ornella Moderan, n’a cependant pas connu le même niveau de violences intercommunautaires que dans d’autres pays sahéliens. Les milices d’autodéfense ne sont pas aussi présentes, contrairement au Mali ou au Burkina Faso. Les groupes djihadistes ne se présentent pas comme protecteurs de communautés contre d’autres communautés. « Le groupe Etat islamique se projette sur le territoire nigérien. Il va frapper des camps militaires, tuer des humanitaires français dans un parc naturel mais il ne va pas chercher à contrôler un territoire », explique Ornella Moderan de l'ISS de Dakar.

Lire :  Attaque meurtrière au Niger, "Il faut une autre stratégie dans la lutte contre les groupes djihadistes"

Mais la solution militaire n’est pas suffisante selon Remadji Hoinathy, chercheur au sein du même institut africain de sécurité. Le chercheur travaille, lui, sur les stratégies de l’armée nigérienne dans la région du lac Tchad, à l'est du pays, face aux groupes armés issus de Boko Haram, groupe djhadiste né au Nigeria. La région est frappée par les attaques djihadistes venues initialement du nord du Nigeria depuis 2014.

« L’armée est fortement présente sur le terrain. Et pourtant le conflit est présent depuis plus de six ans et malgré cette présence les groupes armés continuent d’attaquer les populations civiles, de pratiquer l’enlèvement, de poser des bombes sur les routes », constate le chercheur. 

Et d’ajouter : « Pour de nombreuses populations, l’armée représente le visage de la répression. Cela ne suffit pas. Il faut rétablir un lien de confiance avec l’Etat, un contrat social. Il faut donner la possibilité aux jeunes qui ont un temps rejoint les rangs des groupes armés de reconstruire leur vie dans une région très périphérique, où la question des ressources en eau, en pâturages reste toujours problématique ». Le PNUD, Fonds de développement pour l’ONU, a débloqué des fonds en accord avec l’Union africaine pour tenter de sortir cette région de la pauvreté. « Cela risque de prendre des années », remarque Remadji Hoinathy.
 
La région du Diffa depuis 6 ans doit faire face à la violence des groupes armés djihadistes de Boko Haram dans un premier temps puis de groupes issus de l'éclatement de Boko Haram.
La région du Diffa depuis 6 ans doit faire face à la violence des groupes armés djihadistes de Boko Haram dans un premier temps puis de groupes issus de l'éclatement de Boko Haram.
© TV5MONDE

Négocier avec les groupes armés ?

« L’Etat nigérien veut développer d’autres approches que militaires mais concrètement que faire ? », s’interroge Ornella Moderan. Quelle voie de sortie du conflit ? Une négociation avec les groupes armés est-elle possible ? « Dans l’ouest du pays, la question des négociations n’est pas sur la table, contrairement au Mali où elle est fortement envisagée. On y est prêt à négocier avec des groupes armés qui comptent des Maliens. Rien de tel dans l’ouest du Niger. Le principal groupe est l’Etat islamique au Grand Sahara qui ne compte pas de nationaux nigériens  et la négociation semble exclue pour l’instant », indique Ornella Moderan. 

Niagalé Bagayoko confime cette analyse. « Il n'y a pas du coté du Niger, ni du Burkina Faso, des figures avec qui négocier comme Iyad Al Ghali (chef de la coalition djihadiste du Groupe de soutien à l'Islam et aux Musulmans/GSIM) ou Amadou Koufa qui lui est affiliié (NDLR : djihadiste peul ). Au Mali, les groupes djihadistes se sont nationalisés. Le Niger est victime, lui, d'incursions djihadistes venus de l'étranger », estime la chercheuse. Selon la spécialiste des questions de sécurité en Afrique francophone, la question de la négociation ou de l'ouverture, pour le Niger, vers les groupes armés se posera davantage dans le cadre de la Coalition internationale pour le Sahel, qui rassemble les pays du G5/Sahel mais aussi leurs partenaires internationaux au premier rang desquels la France tout à fait opposée pour l'heure à toute négociation. « Est-ce que les chefs d'Etat bukinabé et nigérien vont se tenir à la position française actuelle  (NDLR : de poursuite des combats) ou bien vont-ils suivre la position malienne ? », s'interroge la chercheuse.

Doubler les forces de sécurité en 5 ans

L’État nigérien et son armée font face, malgré la multiplicité des fronts. "Malgré les difficultés, l'État et son armée tiennent pour l'instant face aux différents fronts", constate Ornella Moderan, de l'Institut d'études de sécurité de Dakar. Le ministre de la Défense de l’équipe du président sortant vient d'annoncer que le nombre de soldats de l'armée va passer de 25000 hommes à 50 000 hommes d’ici à 5 ans. « Cette annonce ne signifie pas que les forces combattantes vont doubler. Les effectifs de gendarmerie et de la Garde nationale sont probablement inclus dans ce chiffre. Il faudrait cependant que l'idée soit d’assurer un meilleur maillage du territoire non pas uniquement face aux seuls groupes djhadistes mais aussi face aux trafics de toutes sortes, aux vols de bétail par exemple, et plus généralement à l'insécurité qui touche les populations civiles», indique Niagalé Bagayoko, présidente de l’African Security Sector Network.

Cet objectif est-il cependant réalisable d’ici cinq ans ? Tout dépendra de la capacité du nouveau pouvoir à lutter contre la corruption selon Niagalé Bagayoko. « Si une grande partie des fonds destinés à la Défense continue d’être détournée, l’objectif affiché d’un doublement des effectifs sera difficile à atteindre. Le Niger dépend de l’aide internationale pour atteindre cet objectif. Il faut s’attendre  à ce que les partenaires internationaux formulent des exigences plus importantes en matière de gestion de ces budgets alloués à la défense. »