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"Papa, qu'as-tu fait en Algérie ?" : enquête sur un silence familial

Des soldats français bloquent l'accès à l'entrée de la Casbah à Alger ce 18 mai 1956 lors de la bataille d'Alger. AP Archives

De 1954 à 1962, plus d’un million et demi de jeunes Français sont partis faire leur service militaire en Algérie. Ils ont été plongés dans une guerre qui ne disait pas son nom. Depuis lors, les anciens d’Algérie sont réputés n’avoir pas parlé de leur expérience au sein de leur famille. L'historienne Raphaëlle Branche a cherché à comprendre les raisons de ce silence familial dans son ouvrage "Papa, qu'as-tu fait en Algérie ?". Cette longue enquête auprès de nombreuses familles françaises est publiée, au moment où le président français Emmanuel Macron entend résoudre les conflits mémoriels entre l'Algérie et la France.

Raphaëlle Branche est professeure d’histoire contemporaine à l’université Paris-Nanterre. Elle vient de publier aux éditions La Découverte "Papa, qu'as-tu fait en Algérie " Raphaëlle Branche est connue pour ses travaux pionniers sur la guerre d'Algérie et la violence coloniale. Elle a entre autres publié La torture et l’armée pendant la guerre d’Algérie (1954-1962) en 2001. L'entretien se divise en quatre périodes chronologiques : le conflit proprement dit, le retour en France, les années 1970 et les années 2000.

Retrouvez l'intégrité de l'entretien en vidéo :

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TV5MONDE : Combien de jeunes Français sont partis faire leur service militaire en Algérie ?  Combien d’entre eux ont été témoins d’exactions ou auteurs d’exactions ?

Raphaëlle Branche : L'ouvrage s’intéresse à l’armée française en tant qu’armée de conscription. Le nombre de conscrits envoyés en Algérie est autour de 1,5 million de personnes. Il faut ajouter à cela les militaires de carrière et les auxiliaires militaires qui ont aidé l'armée française. Cela fait beaucoup de gens si on ajoute leur famille. Pour répondre à votre question selon laquelle ils auraient été confrontés à des exactions, ce ne sont pas des exactions dont il s’agit mais la manière dont la guerre a été menée en Algérie.

La guerre a été une guerre totale faite à la population avec des méthodes particulièrement violentes et des méthodes surprenantes. Construire une école pouvait être une manière de faire la guerre. La panoplie des actions auxquelles ont pu être confrontés les soldats est très vaste et la réduire à la question des violences les plus extrêmes ou aux crimes de guerre est réducteur. On ne peut pas chiffrer combien de soldats ont été confrontés à ces violences extrêmes mais c’est de l’ordre de l’exception.

Dans votre ouvrage, ce qui frappe c’est le silence qui domine. Durant le conflit dans leur correspondance les soldats parlent peu. S’agit-il d’une autocensure ou d'une réelle censure de la part de l'armée ? Comment expliquer ce premier silence ?

Ils ont posé des mots dans leurs journaux intimes où ils ont décrit la guerre et puis ils ont écrit pour les proches. De manière assez classique dans le cas des guerres, les combattants rapportent peu de choses à leurs proches. L’essentiel est de rassurer, de leur dire que tout va bien. L’idée est de dire : « Je vais bien, je suis en vie et je vais rentrer entier ». Les correspondances tournent autour de cela.  Il faut maintenir le lien avec la famille. Il faut la rassurer. Après, certains racontent quand même. On ne peut pas écrire seulement pendant deux ans que « tout va bien et que je vais bien ».
 

L'ouvrage est publié aux éditions La Découverte.
L'ouvrage est publié aux éditions La Découverte.
La Découverte

Il va falloir ainsi raconter autre chose. Dans les lettres, ils racontent leur vie quotidienne. Et cette vie quotidienne est faite de très peu de combats. Elle est faite de la découverte d’un pays, d’un territoire, d’une société qui peut les étonner, les choquer, les surprendre au vu de ce qu’ils pouvaient en connaître. C’est-à-dire pas grand-chose en fait. Et puis il y a la violence de la guerre qui arrive et qui peut parfois exister dans les lettres.  Mais c’est vrai, ce n'est pas souvent dit. Et c’est aussi difficile à comprendre aussi pour leurs proches.

Une communication suppose que deux personnes, qui se parlent, se comprennent. Pour cela, il fallait que je comprenne ce que les Français de cette époque pouvaient imaginer derrière les mots d’un appelé. Quand un soldat écrivait par exemple qu’il est arrivé dans un village et que son unité avait fouillé les habitations. Qu’est-ce que les gens qui lisent alors ces lettres ont comme imaginaire ? Les Français, les proches qui ont vécu l’occupation allemande durant la Seconde Guerre mondiale ont ce genre de scènes dans leur imaginaire. Tout cela permet de ne pas dire beaucoup pour que les proches comprennent. Fouiller un village, cela peut dire aussi faire peur à des enfants ou violenter des civils. C’est ce genre de choses que j’essaie d’établir. Quel sens avaient les mots à l’époque ?

C’est un silence mais rempli de plein de choses.

C’est un silence rempli de plein de choses. Il ne faut pas opposer le silence à la communication. Le silence est une manière de communiquer d’un côté et de l’autre. Le silence c’est aussi les questions que l’on ne pose pas ou que l’on n’ose pas poser. Le silence c’est aussi les récits qui restent sans réponses des proches. Je me souviens de cette correspondance où le soldat raconte et où la femme reste sur ses écrits. Elle raconte sa vie, celle des enfants et lui il reste sur son discours.  Il raconte la guerre, les horreurs qu’il voit. Et on a l’impression qu’elle ne le lit pas. Bien sûr, elle le lit mais elle ne réagit pas. Elle ne réagit qu’en maintenant le lien avec la famille et les enfants.

Les appelés du contingent
 

Des soldats français occupent un poste avancé dans la région de Constantine ce 8 février 1958.
Des soldats français occupent un poste avancé dans la région de Constantine ce 8 février 1958.
AP Archives

De 1954 à 1962, un nombre grandissant d'appelés du contingent fut envoyé en Algérie pour participer au conflit, commencé le 1er novembre 1954. Leur nombre a dépassé le demi-million à la fin de la guerre en 1962, pour une conscription de 28 mois. En tout plus d'un million et demi d'appelés participèrent à la guerre d'Algérie. La mobilisation générale durant la guerre constitue le dernier appel aux citoyens français (engagés volontaires et réservistes exceptés). Leur statut d'ancien combattant au sein de la société française ne fut reconnu qu'en 1974. La République française ne reconnaitra qu'en 1999 que ce que l'on appelait "les évènements d'Algérie" constituaient de fait une guerre.

La censure existe-t-elle à l’époque ?

C’est une question classique que l’on se pose lorsque l’on travaille sur la question de la guerre. Mais en l’occurrence, la guerre d’Algérie n’est pas considérée comme une guerre à l’époque. Les soldats partent faire leur service militaire et donc il n’y a pas de contrôle postal puisqu’il y a aucune raison en démocratie de contrôler ce que les gens s’écrivent dans une lettre. Le service militaire ne justifie pas qu’il y ait une dimension secrète. Ce qui justifie la censure en temps de guerre c’est de ne pas dévoiler l’armement, l’endroit où l’unité se trouve… En temps de service militaire ce n’est donc pas justifiable. Donc l’Etat ne peut pas se permettre de censurer. Il n y’a pas de censure. En revanche il y a une autocensure.

Comment expliquez-vous ce silence du retour ? Par le fait de vouloir se reconstruire ?

Ce silence n’est pas lié à ces hommes de retour. Il est lié au contexte dans lequel ils rentrent. Ce contexte est familial et social. Qu’est-ce que l’on attend d’eux ? On attend d’eux qu’ils s’installent, qu’ils aient un métier et qu’ils fondent des familles. Ils ont fait en Algérie ce qu’ils avaient à faire. Ils y ont fait leur devoir, leur service militaire. Beaucoup de familles considèrent que ces deux années, qui certes étaient nécessaires par devoir, ont été volées à la famille et aux projets familiaux. Et donc de la part des soldats et des proches on ne veut pas s’appesantir sur ces deux ans. Durant le conflit, ces soldats se projettent beaucoup sur ce qu’ils vont faire lorsqu’ils vont renter. Est-ce que je vais trouver du travail ?  Est-ce qu’elle m’aimera toujours ?

À leur retour ils veulent se mettre dans autre chose. On comprend bien que dans un premier temps on ferme la porte derrière soi lorsqu’on quitte l’Algérie et on est encouragé dans ce sens par ces proches et par une société. À l'époque dans cette France, il y a du travail pour tout le monde. La France est alors en pleine croissance. Cette France est en grande mutation. Il y a beaucoup d’adaptation aussi à faire pour eux. Il y a des changements professionnels, des changements de vie. Toutes ces transformations les happent. Et pendant quelques années, quelques décennies, ils en parlent peu. On ne les interroge pas, on les identifie peu comme des hommes qui reviennent d’Algérie. Et cela ne fait pas forcement partie de leur identité.

Pourtant malgré ce silence, il y a des signes. Certains de ces hommes font des cauchemars, d‘autres tombent dans la violence contre leur conjoint. Certains souffrent de stress post-traumatique et sont peu pris en charge par les professionnels. Vous citez notamment ce cas de l’hôpital psychiatrique de Besançon en 1967 où face aux patients atteints de stress post-traumatique aucun médecin ne les interroge sur leur expérience algérienne. Et ce sont les infirmiers, eux-mêmes anciens combattants, qui font ce travail.

Il reste que beaucoup d’hommes effectivement ont du mal à se réadapter. Ils ont beau en avoir la volonté, ce n’est pas toujours possible pour eux. Les troubles adaptatifs au retour sont très majoritaires. Ces troubles peuvent durer quelques semaines ou quelques mois. Un trouble adaptatif c’est par exemple avoir du mal à s’endormir sur un lit confortable quand on a dormi un an sur le sol. C’est aussi avoir peur des bruits secs. C’est avoir du mal à se mettre au dos d’une fenêtre ouverte. Les troubles adaptatifs c’est cela et puis progressivement cela se calme. Mais ces troubles peuvent aussi s’installer et devenir des troubles du fonctionnement beaucoup plus lourds. Et quand ces hommes consultent un médecin et quand j’en trouve la trace dans les archives, les médecins et les psychiatres ne font pas le lien avec l’Algérie. Ils vont penser qu’il y a un dysfonctionnement familial. Il va falloir attendre surtout les années 80-90 pour que le rapprochement avec la guerre d'Algérie soit fait. Et donc il va falloir attendre trente ans pour arriver à l'idée d'une prise en charge par l’Etat de ces troubles.

Ils se trouve aussi que certains souffrent de ce que l’on appelle des trouble post traumatiques. Ce sont aussi des troubles qui peuvent se déclencher bien après le choc. Certains de ces troubles se sont aussi déclenchés dans les années 1990-2000 et même les années 2010. L’évènement, le choc, a été bien antérieur mais il y’a eu des mécanismes de défense psychique. Ce choc a été gardé à l’intérieur de soi. Cela a provoqué des dysfonctionnements mais ces hommes n’en avaient pas conscience. Désormais l’écoute de ces hommes blessés existe. La reconnaissance par l’Etat est acquise. Les familles comprennent désormais ces comportements. Cela peut être de l’alcoolisme de la dépression, de la violence… On trouve également des comportements suicidaires qui peuvent être rattachés à l’expérience algérienne.

Comment ont réagi les proches, les compagnes, lors des premiers troubles au retour de la guerre d’Algérie. Ont-elles cherché à briser le silence ?

Il y a deux types de compagnes. Il y a les compagnes qui ont le même âge qu’eux. Ces compagnes partagent avec eux une enfance marquée par le poids de la Première Guerre mondiale souvent avec des pères et des oncles qui ont combattu en 1914-1918 et qui sont des héros avec un discours très positif et très valorisant de l’Etat et de la société sur ces combattants. Ce sont des femmes aussi qui ont vécu enfant l’expérience de la Seconde Guerre mondiale et qui vont comprendre à demi-mots leur expérience et ne pas la partager au-delà. Elles vont aussi comme référent ce qu’est une guerre. Et la guerre ce n’est pas ce que leur compagnon ont vécu en Algérie.

Il y a ainsi une espèce d’auto-dévaluation  et de dépréciation de l’expérience algérienne comme n'étant pas vraiment une guerre. Et leur mari n’est donc pas vraiment un ancien combattant. Le silence des femmes s'explique par de l’implicite comme un : «  ce n’est pas aussi grave que mon père qui a été gazé en 1915, quand je pense à mon père qui a été arrêté à Dunkerque en 1940 et qui a été détenu pendant de longues années. Ce n’est pas très grave ce qui est arrivé en Algérie ». Le silence, il peut venir de là et aussi de l’incapacité à réagir. Beaucoup de ces compagnes m’ont dit que leur compagnon faisait des cauchemars la nuit. Elles voulaient que qu'il s’endorme et elles essayaient de l’apaiser. Et le lendemain on n’en parlait plus. Qu’est-ce qu’elles auraient pu faire ?

Et puis on trouve les femmes plus jeunes que les anciens soldats ont rencontré après la guerre. Elles sont plus jeunes qu’eux et sont nées après la Seconde Guerre mondiale. Il y a beaucoup moins d’expérience de la guerre en commun. Il y a une différence dans le couple dans l’appréciation de ce qui s’est passé en Algérie. Ces femmes sont d’une autre génération et elles ont beaucoup plus de mal à s’imaginer ce que ces anciens soldats ont pu vivre. Comme ils les ont rencontrées après la guerre, ces hommes ne leur en parlent pas du conflit. Ces femmes ne les questionnent pas. Ces questions arrivent bien plus tard, trente ans plus tard.

Dans les années 70, quelques signes apparaissent sur cette mémoire de la guerre d’Algérie. On parle d’objets, de chansons, de romans…. S’agit-il d’un premier déclic ?

Il ne faut pas avoir cette image que rien ne s’est passé avant En fait, il y a des signes tout le temps. C’est là où le silence est rempli. On trouve dans les années 70 des chansons, des films, des romans, des allusions dans les manuels scolaires. Il n’y a pas d’invisibilité. Je raconte l’histoire des objets. On trouve une assiette une couverture, une théière, que les hommes ont rapporté de la guerre. Ces objets pour eux sont associés à un moment de la guerre. Ces sont des objets qu’ils ont peut-être volés ou achetés dans un contexte très particulier. Après l’objet est banalisé par la famille dans son usage quotidien mais cet objet est toutefois là. Or il y a quelque chose mais il n’y a pas forcément de récit sur l’expérience de la guerre qui lui est rattaché

Le récit commence à apparaitre dans les années 2000 avec la révélation pour le grand public de l’ampleur de la torture pratiquée par l’armée française durant le conflit.

Cela commence avant. Mais à partir des années 2000 il y a une forme d’autorisation à parler de façon bien plus large. En 1999, la France pour la première fois par le biais de ses parlementaires reconnait que l’on peut parler de guerre à propos de ce que l’on appelait les évènements d’Algérie. Cette espèce de sanction officielle, tellement tardive par ailleurs, accompagne une libération de la parole.  « Ah oui j’ai fait la guerre, ah oui papa a fait la guerre », peut-on entendre. Il y a un contexte dans les années 99, 2000 2001 et 2002, plus favorable pour permettre de raconter leur histoire. Ils pensent qu’ils vont être écoutés. Et de fait des questions leurs sont posées.

La force des témoignages

Ne pas pouvoir dire les mots. Cela aura été sans doute le drame de nombreux soldats revenus d'Algérie, pour ceux souffrant de stress post traumatique.  Raphaëlle Branche remonte le fil dans les archives et donne des exemples. Albert Ballot fut interné à Villejuif en 1966 pour des troubles psychiatriques qui datent de plus de sept ans.

"Il voit son frère se promener dans sa cellule jouer avec des pièces de monnaie et le bruit qu'elles font en s'entrechoquant lui font penser qu'il s'agit de l'explosion d'une bombe". Il est jugé schizophrène. Il sort six mois plus tard  mais il est à nouveau interné en 1967. Aucune question concernant son passé en Algérie lui est posée. Cet exemple est le plus frappant.

Il faudra attendre les années 1980 pour que ces personnes atteintes de troubles puissent parler de l'Algérie aux médecins. L'enquête de l'historienne regorge d'histoires moins spectaculaires de ces soldats qui ne peuvent pas parler face aux exigences de la société ou de la famille.

Et ces questions sont posées par les petits-enfants, peut-on lire dans votre ouvrage.

Ce n’est pas très original et ce n’est pas lié seulement à la guerre d’Algérie. Souvent on a du mal à parler à la première génération, celle de ses enfants. On a plus de facilité à communiquer avec les petits enfants. Et on comprend cela intuitivement. Le rapport parent-enfant est complexe. Il est riche d’énormément de choses. Dans nos sociétés contemporaines, en tout cas en France, le lien grand parent-petit enfant n’est jamais un lien de cohabitation. Il n’y a pas de quotidien partagé. C’est une relation qui est choisie. Pour les grands-pères, cela donne une liberté de parole absolument inédite. Il y a comme une espèce de rattrapage vis-à-vis des enfants à qui on n’a pas raconté. Pour les petits enfants, c’est une relation qui est complètement différente.

Dans les témoignages que vous citez, notamment celui du soldat Maurice Barthélemy, le sentiment de culpabilité semble dominer, celui de ne pas avoir dit non.

Je ne pense pas que l’on puisse généraliser et dire que l’ensemble des soldats éprouve de la culpabilité ou des regrets sur le fait de ne pas avoir dit non. En revanche ils éprouvent une très grande difficulté à rendre compte aujourd’hui de ce qui s’est passé en Algérie et notamment de leur acceptation de la guerre. On a beaucoup de mal aujourd’hui à faire comprendre à des plus jeunes que l’on n’avait pas le choix. 
 

À l’époque, l’objection de conscience n’existait pas. Refuser amenait à faire beaucoup de prison. Et de toute façon socialement il n’y a pas d’espace pour penser le refus de la guerre. Ceux qui refusent sont une extrême minorité. Et donc on y va pour faire son devoir de citoyen pour faire plein de choses qui n’ont pas grand-chose à voir avec le colonialisme, avec les violences qu’ils vont commettre ou être témoin en Algérie. Et néanmoins, ils vont se retrouver dans cette histoire et ils vont y participer. Et il est difficile de raconter. Il est difficile pour eux de trouver les mots. Certains trouvent des biais. Pour d’autres, c’est plus complexe. Le racisme pour certains est également un mode d’expression dans le récit. « Ces gens-là n’étaient pas comme nous ». Les questions qui leur sont posées sont souvent choquantes. C’est compliqué pour eux. Le récit n’est pas un robinet où l’eau coule facilement. Effectivement la honte, la culpabilité  et la peur d’être mis en accusation sont des sentiments diffus chez beaucoup mais ces sentiments ne sont pas dominants. Le sentiment dominant est celui d’avoir fait une guerre et d’avoir été les instruments d’une politique sur laquelle ils n’avaient aucune maîtrise. Et ça ce n’est pas seulement leur sentiment, c’était aussi une réalité.

Est-ce que ce long silence dans les familles a pesé dans les relations franco-algériennes sur les questions mémorielles ?

Les relations affectives, personnelles entre les Français et les Algériens sont marquées par l'histoire des appelés en Algérie. Elles le sont aussi par la présence de centaines de milliers d’Algériens en France dès la guerre de Libération. C’est aussi la présence des Français rapatriés. Ce sont toutes ces personnes qui ont des liens avec l’autre côté de la Méditerranée qui sont des liens de familles, des liens affectifs, des souvenirs qui colorent notre perception de ce qui se passe en Algérie. À cela s’est ajoutée la guerre en Algérie dans les années 90. Mais le lien entre l’Algérie et la France est unique.

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