"Présidence à vie en Afrique" 9/10 : manœuvres de fin de règne autour d’un Vieux Lion, par Danielle Eyango

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"Présidence à vie en Afrique" 9/10 : manœuvres de fin de règne autour d’un Vieux Lion, par Danielle Eyango (1)
L'écrivaine camerounaise Danielle Eyango, auteure du recueil de poèmes Le parfum de ma mère, paru en septembre dernier, aux éditions du Midi.
© D.R.
Mis à jour le
8 février 2021 à 10:48
par TV5MONDE l'écrivaine Danielle Eyango
Opinion. A la suite de la publication sur le site change.org du manifeste « Halte à la présidence à vie en Afrique ! » par l’Ivoirienne Véronique Tadjo, le Camerounais Eugène Ebodé et le Guinéen Tierno Monénembo, nous avons souhaité ouvrir un débat sur cette thématique en donnant la parole aux écrivains du continent et de la diaspora. Aujourd'hui, nous vous proposons un texte de l'écrivaine camerounaise Danielle Eyango. Une série proposée par Christian Eboulé.

Née en 1982, à Douala, au Cameroun, Danielle Eyango est juriste de formation, aujourd’hui en charge du dialogue social au sein d’une grande entreprise camerounaise. En 2015, elle a créé la Fondation Kotto Bass, en hommage à feu l’artiste Kotto Bass, son oncle maternel. Cette organisation a notamment pour but d’accompagne les enfants à mobilité réduite. Danielle Eyango est aussi écrivaine et poétesse. En septembre dernier, elle a publié Le parfum de ma mère, un recueil de poèmes illustrés par des artistes peintres camerounais, et dont elle dit qu’il est un récit d’initiation à la guérison intérieure.  

Ce jour-là, le Vieux Lion était fatigué. Usé. Usaillé. Tant par son propre peuple ici dans la riche Jungle que par les Braconniers qui, à chaque seconde, pénétraient en infraction sur sa terre. Infractions… ? Se relevant avec peine, il gravit encore une fois la colline qui surplombait le paysage. De là-haut, il pouvait tout voir. Tout. Les manipulations et dessous de table des renards, ses ministres. Les trahisons de couloir et les fuites d’informations des écureuils, ses valets de chambre et domestiques. Les machinations peu catholiques de l’Animal Politique qu’il avait lui-même créé… La lionne. Les plans à huit-clos des lionceaux, ses filleuls, et des renards qui se disputaillaient la succession à coups de griffes et de giclées de sang...

La guerre de succession

Poussant un soupir de lassitude, il remua de la queue en baillant et se coucha. Il était enfin arrivé au sommet de la colline. Il était enfin arrivé au terme du voyage… Infractions, avait-il dit ? Le Vieux Lion n’avait pas eu le choix. Il avait hérité de la riche Jungle ainsi que de redondants et tragiques pactes coloniaux. Les coups bas dans la Jungle se faisaient de plus en plus violents. En chasseurs de tête professionnels et aguerris, les Braconniers cherchaient le bon, ou plutôt, le bon-bon roi placébo à mettre à la tête de la Jungle.

Il y a longtemps qu’ils avaient compris que le Vieux Lion les avait entubés bien profondément… Sous ses airs obéissants de mouton béni oui-oui, le Vieux Lion entreprenait depuis toujours, de secrètes opérations pour libérer totalement sa Jungle de l’emprise des Braconniers. Ainsi, ces derniers ne pouvaient plus se fier à lui, encore moins, en ce qui concernait le choix confortable du prochain roi.  

Alors, les renards et tous les filleuls du Vieux Lion, les lionceaux, se prostituaient à qui mieux mieux, pour hériter du trône. Le temps était précieux. Chaque heure était cruciale. Chaque minute comptait. Les pactes coloniaux arrivaient à leur terme en cette décisive année de règne, après de longues décennies d’un esclavage systémique bien orchestré, omniprésent, déguisé sous une indépendance de façade et une souveraineté chimérique : les Braconniers étaient sur le qui-vive. C’était même la panique.

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Malin, le Vieux Lion faisait traîner les négociations. Il n’avait peur de personne. Il en avait vu d’autres. Alors, les fusils-menaces-chantages que les Braconniers pointaient sur lui ne l’émouvaient plus. Il en souriait et s’emmurait dans le silence. Les Braconniers ne tenaient plus en place. Chaque nuit, ils organisaient des réunions secrètes avec les renards et les lionceaux, ils étudiaient les potentielles candidatures : il fallait coûte que coûte reconduire les pactes, et porter au trône le bon mouton de panurge.

Soudain, un cri se fit entendre. Mais, le Vieux Lion détourna la tête, blasé. C’était le chef de la tribu des hyènes. Il tentait désespérément un énième assaut du palais. Une énième insurrection, qui ne parvenait cependant pas à embrasser la Jungle tout entière. Le peuple était trop divisé. D’innombrables tribus avec d’innombrables intérêts divergents, et d’innombrables rancunes du passé les unes envers les autres, alimentées et nourries par les Braconniers.

Tout un passé, toute une histoire socio-anthropologique complexe que le Vieux Lion maîtrisait à la perfection, et maniait avec un art consommé de la rouerie, à l’approche de chaque échéance électorale. « Cette jungle est compliquée. Moi seul la connait », pensa-t-il en contemplant d’un air indifférent, les dynamites des hyènes qui ne prenaient toujours pas.

Le spleen du Vieux Lion

Ce jour-là, le Vieux Lion leva la tête pour admirer le ciel. Il avait toujours trouvé que le ciel de sa Jungle était l’un des plus beaux au monde. Peut-être parce qu’il avait presque en permanence cette teinte rouge pâle qu’il aimait tant. Le rouge des Martyrs de toute la Grande Région. Le rouge de ceux qui, les premiers, avaient initié le mouvement de révolte et d’indépendance qui avait alors embrasé toutes les autres jungles. Le Vieux Lion écrasa une larme et soupira de nouveau. Près d’un demi-siècle qu’il occupait ce trône… Un sacerdoce à ses yeux… « lourd, si lourd… »

Son peuple le haïssait. Son peuple le méprisait. Il était selon eux, la plus grosse erreur de l’Histoire. Il était le très douloureux dommage collatéral de la tutelle quasi-éternelle des Braconniers. « Ils ne comprennent pas… Ils ne peuvent pas comprendre… », pensa encore le Vieux Lion, en reposant sa tête sur ses deux pattes avant. Il était las, si las. Lui aussi avait eu des envies viriles de révolte. Il avait failli claquer la porte au nez des Braconniers dès son premier jour sur le trône ! Lui, si fier, en avait aussi assez de devoir baisser sa queue devant une espèce à peine capable de survivre un seul jour sans lui, sans sa Jungle.

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« Des parasites, d’infects parasites ! », grogna-t-il de dégout. Lui aussi, oui, lui aussi avait toujours été habité par la fougue des Martyrs. « Ils ne comprennent pas… On n’abat pas un serpent en l’affrontant directement, mais en devenant caméléon, en s’adaptant aux chaînes qui nous lient, en vivant avec elles et en planifiant, en secret, sa libération. Sinon je serais mort depuis longtemps, assassiné comme les autres ; le sort de la Jungle en aurait-il été changé pour autant ? Non. Ils ne peuvent pas comprendre… »

« Ah ! Un sacerdoce lourd, si lourd ! » Près d’un demi-siècle à repousser sans relâche, à coup de manipulations psycho-politiques dont il était désormais le maître incontesté, les assauts des jeunes loups à l’idéalisme suicidaire et utopique. « Ils s’imaginent qu’une fois sur le trône, ils vont subitement tout changer. Quelle naïveté !» Près d’un demi-siècle à tenter de s’affranchir tant bien que mal des lourdes chaînes antiques des pactes coloniaux.

Près d’un demi-siècle à se nourrir de patience amère, de trahisons même des lionceaux, autrefois ses plus fidèles compagnons, de désillusions face aux divisions de toutes les jungles, de solitude, de silence. Le Vieux Lion mangeait le Silence. C’était son seul ami, celui qui ne l’avait jamais trahi. Ni lui, ni même la Jungle naïve et inconsciente des lourds enjeux, en cette fin de règne.

La fin d’un règne

Près d’un demi-siècle à porter et tenter d’honorer, clopin clopan, le lourd fardeau d’un héritage biaisé et aux dés pipés à l’avance. Pipés depuis la nuit où deux Braconniers, sans mandat ni aucune nationalité, avaient signé en place et lieu de la Jungle, de sombres pactes qui l’assujettiraient pour toute une vie… Près d’un demi-siècle à être un héros aussi froid et sagace qu’un serpent, dans l’analyse lucide et stratégique de toutes les pesanteurs en présence, dans la planification pénible et lente d’une véritable indépendance… Sans pactes coloniaux.

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« Un sacerdoce lourd, si lourd…  A qui confierai-je la Jungle ? A qui… ? J’ai déjà pratiquement tout fait, tout mâché, il n’aura plus qu’à avaler. Il n’aura plus qu’à réaliser notre prospérité. Mais qui donc… ? Qui ?»         

Ah ! Le Vieux Lion était fatigué. Il était usé par les Braconniers dont le cupide appétit galopait au fil des ans.  Il était épuisé des multiples trahisons des lionceaux. Il était exténué de la filouterie des renards. Il était aigri par le Peuple. Le Peuple… Pour lui, le Vieux Lion n’en faisait jamais assez. « Ah ! Je suis si fatigué ! Mais qui me succédera ? Qui ? »

Respirant à peine, il ferma les yeux. Il sentait la mort venir. Elle approchait à grands pas. Sans doute, il mourra ici, au sommet de la colline. Avec pour dernière image, les guerres intestines qui ravageaient la Jungle… Tous ses efforts avaient été vains… Et les Braconniers, festoyant autour d’un grand feu de bois, les fabuleux diamants de la Jungle entre leurs mains.
C’est ici qu’il mourra… Sans doute. Au sommet de la colline. Seul.