Présidentielle 2021 au Bénin : la fin du modèle démocratique ?

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Le candidat à la présidentielle Patrice Talon est en train de voter le 20 mars 2016. Le président sortant est candidat à sa réelection le 11 avril prochain.
AP/Valentin Salako
Mis à jour le
8 avril 2021 à 19:29
par Pierre Desorgues

Au moment de son élection en 2016, Patrice Talon avait affirmé vouloir faire un mandat unique. Il est aujourd'hui candidat à l'élection présidentielle qui se tient ce 11 avril au Bénin. Le président sortant est accusé d'avoir amorcé un tournant autoritaire. Les principaux opposants sont aujourd'hui en exil ou poursuivis par la justice béninoise. Est-ce la fin du modèle démocratique béninois ? Analyse. 

La campagne électorale bat son plein et les arrestations, elles, continuent. Ce 4 mars, l'opposante Reckya Madougou proche de l'ancien président Thomas Boni Yayi (2006-2016) est arrêtée à Porto-Novo après un meeting électoral . Elle est alors convoquée par le procureur pour être "entendue dans une affaire de terrorisme". L'opposante, dont  la candidature à la présidentielle du 11 avril a été rejetée est également accusée de "vouloir perturber la bonne tenue prochain du scrutin". Deux jours plus tôt, un responsable du parti d'opposition les Démocrates, Bio Dramane Tidjani et l'un de ses collaborateurs Mamadou Tidjani étaient incarcérés et inculpés pour "association de malfaiteurs".

Voir : Bénin : arrestation de l'opposante Reckya Madougou

Sébastien Ajavon, en exil en France, après avoir déja écopé en 2018 de 20 ans de prison pour "trafic de drogue", a été condamné à nouveau par contumace à cinq ans de prison ferme pour "faux, usage de faux et escroquerie". L'homme politique et homme d'affaires béninois avait fini troisième de l'élection présidentielle en 2016.

La CRIET est une juridiction spéciale qui envoie facilement en prison et dont l'indépendance vis-à-vis du pouvoir politique reste très douteuse

Gilles Yabi, analyste politique, fondateur du think tank citoyen WATHI

Voir : Présidentielle au Bénin : les opposants politiques poussés à l'exil ?

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Une instance revient dans la bouche des opposants menacés d'emprisonnement : la CRIET, Cour de répression des infractions économiques et du terrorisme. Gilles Yabi, analyste politique, fondateur du think tank citoyen WATHI basé au Sénégal, résume bien le sentiment qui prévaut. "La CRIET est une juridiction spéciale qui envoie facilement en prison et dont l'indépendance vis-à-vis du pouvoir politique reste très douteuse  ".

Lire : Présidentielle au Bénin : l'opposition dans le viseur de la justice

Expédit Ologou, docteur béninois en sciences politiques et président du think tank Civic Academy for Africa future, ne cache pas sa stupeur, à l'image d'une partie de l'opinion publique béninoise. "Aujourd'hui dans le Bénin de Patrice Talon, si vous manifestez, si vous exprimez une opinion contraire aux intérêts du pouvoir, vous pouvez vous retrouver en prison du jour au lendemain, perdre votre emploi, perdre toute vie sociale. Les Béninois ne s'étaient pas préparés à un tel recul des libertés publiques. Les libertés d'expression, de manifestation, ou la liberté de la presse étaient considérées comme des acquis", décrit le chercheur béninois.

Le Bénin n'est pas riche en matières premières mais il était riche de cette réputation démocratique

Expédit Ologou, docteur en sciences politiques

Que s'est-il passé ? "Le Bénin n'est pas riche en matières premières mais il était riche de cette réputation démocratique", confie nostalgique le politologue Expédit Ologou.

Le pays avait en effet connu une révolution démocratique en 1990. Sous la pression du peuple béninois, Mathieu Kérékou, au pouvoir depuis 1972, rendait le pouvoir et mettait fin à quinze années de régime marxiste-léniniste. Un gouvernement de transition s'était alors mis en place sous la présidence de Nicéphore Soglo. Une Charte des partis puis une Constitution prenaient forme, garantissant les libertés publiques et le pluralisme politique. Le pays devient alors pionnier politiquement en Afrique francophone. Sa Conférence nationale inaugure alors le mouvement de revendications démocratiques que vont connaître des pays du continent africain après la chute du Mur de Berlin et la fin de la Guerre froide.

Alternances démocratiques pendant 25 ans

L’alternance politique au Bénin durant 25 ans se déroule ainsi sans accroc majeur. Nicéphore Soglo remporte l’élection présidentielle de 1991. Contre toute attente, Mathieu Kérékou est élu démocratiquement en 1996 puis réélu en 2001. Thomas Boni Yayi alors président de la Banque ouest-africaine de développement remporte les suffrages des Béninois en 2006 et est réélu en 2011. L'homme d'affaires Patrice Talon remporte enfin l'élection présidentielle de 2016. Patrice Talon, 62 ans, est l'homme le plus riche du pays. Il a fait fortune dans la filière des intrants agricoles dans les années 1980, puis dans le coton et la logistique au Bénin au cours des années 1990 et 2000.

Trois ans après la dernière élection présidentielle le pluralisme politique est à genoux. Les élections législatives du 28 avril 2019 voient entrer, seulement deux partis proches du président, l'Union progressiste et le Bloc républicain, les deux seuls à avoir pu présenter des candidats. Une ONG internationale comme Amnesty International dénonce durant cette campagne législative l'arrestation des opposants, la répression des manifestants, et la censure des médias ainsi que le coupure d'Internet.

Le parlement compte aucun parti d'opposition en son sein. Une première depuis 1990.

Patrice Talon estimait qu'il fallait sortir de ce qu'il appelait "la politique partisane". Cette démocratie n'était pas au service de l'intérêt géneral selon le candidat Patrice Talon en 2016

Gilles Yabi, analyste politique et fondateur du think tank Wathi

Patrice Talon lors de l'élection présidentielle de 2016, celui que l'on surnomme "le président patron" s'était pourtant "présenté comme un homme qui allait restaurer les libertés et restaurer la démocratie que le président sortant Boni Yahi avait mise à genoux", se souvient le politologue béninois, Expédit Ogolou. "L'homme d'affaires jouissait bien avant l'élection présidentielle d'une très bonne réputation auprès des ONG et des figures de l'opposition au président Thomas Boni Yayi. Patrice Talon a été longtemps le grand argentier d'une partie de la société civile et de l'opposition", confie ainsi Expédit Ogolou.

Gilles Yabi, analyste politique et président du Think Tank citoyen Wathi se souvient
également de cette campagne de 2016. Selon lui, le discours du candidat Patrice Talon portait en lui déjà les germes du rétrécissement de l'espace démocratique que connaît le pays aujourd'hui. "Il faut être honnête. Il n'y a pas beaucoup de surprise dans la mise en place de l'agenda politique de Patrice Talon. L'homme a porté un diagnostic assez juste et peu flatteur sur la démocratie béninoise. Ce diagnostic consistait à dire que cette démocratie se traduisait surtout par des arrangements politiciens qui ne servaient pas le développement économique du pays. Il estimait qu'il fallait réformer la politique partisane. Cette démocratie n'était pas au service de l’intérêt général  selon le candidat Patrice Talon", résume Gilles Yabi.

"Face à cette classe politique peu soucieuse de l'intérêt général, le candidat Talon avait promis effectivement de renforcer les contre-pouvoirs qu'il a de fait surtout mis à mal. On ne peut pas dire en tous cas qu'il n'y avait pas de signes sur sa volonté de changer radicalement la vie politique béninoise", ajoute l'analyste politique Gilles Yabi. 

Le modèle Rwandais

L'homme d'affaires devenu président développe alors un discours basé sur l'efficacité économique. "Le modèle défendu par le pouvoir en place est celui du Rwanda de Paul Kagamé qui présente des résultats économiques positifs mais dont le fonctionnement politique n'est pas celui d'un fonctionnement démocratique. Patrice Talon s'est appuyé sur un sentiment partagé par des Béninois qui consiste à dire que la démocratie ne nous a pas donné à manger. Pourquoi ne pas essayer autre chose", explique le politologue Expédit Ologou. 

L’économie béninoise dépend fortement du commerce informel de réexportation et de transit avec le Nigéria (estimé à environ 20 % du PIB) grâce au port de Cotonou ainsi que de l’agriculture, notamment le coton, premier produit d’exportation.
L’économie béninoise dépend fortement du commerce informel de réexportation et de transit avec le Nigéria (estimé à environ 20 % du PIB) grâce au port de Cotonou ainsi que de l’agriculture, notamment le coton, premier produit d’exportation.
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Pourtant la démocratie béninoise avait hérité d'une Constitution permettant de défendre les libertés publiques et pouvant empêcher toute dérive autoritaire. Il existe ainsi une Cour constitutionnelle et un Conseil de la magistrature destinés à veiller sur l'indépendance de la justice. "Après la conférence nationale de 1990, on avait des personnalités qui inspiraient confiance. Ce n'est plus le cas aujourd'hui. Progressivement  les institutions ont perdu leur crédibilité. Les contre pouvoirs étaient là mais il y avait encore de la marge pour les défendre et les renforcer afin d'éviter qu'ils soient aussi facilement démantelés", explique ainsi Gilles Yabi. Mais l'analyste politique voit surtout dans le démantèlement de ses institutions, un "problème de culture et d'éthiques politiques" et non seulement de droit constitutionnel.

"Une démocratie reste forte parce que des acteurs la défendent et
travaillent à la renforcer. Et progressivement il a manqué des partisans pour défendre l’idéal démocratique qui doit être distingué de la manière dont il a été dévoyé par les acteurs politiques ", estime le chercheur. Les difficultés économiques et sociales du pays ont favorisé également l'émergence d'un acteur comme Patrice Talon.

"Dès lors que le fonctionnement formel de la démocratie ne produit pas des résultats convaincants en termes de bien-être économique et social, on ouvre la possibilité à des acteurs de proposer des offres politiques différentes. Patrice Talon propose une alternative avec une importance très relative donnée à la démocratie", décrit Gilles Yabi.

Des contre-pouvoirs tenus par des proches du président

Les contre-pouvoirs institutionnels sont aujourd'hui tenus par des proches du président selon le politologue béninois Expédit Ologou. "L'ancien avocat et ministre de Patrice Talon est à la tête de la Cour constitutionnelle. Le Conseil de la magistrature a toujours été présidé par le président de la République. Patrice Talon avait promis de rompre ce lien durant sa campagne électorale de 2016. Il a renforcé son emprise sur l'institution. Les magistrats ne peuvent pas faire n'importe quoi. Ils peuvent être menacés de représailles. L'instance chargée de réguler l'audiovisuel et les médias compte neuf membres. Six sont proches du pouvoir. L'opposant Sébastien Ajavon a vu sa radio fermée. Le journal la Nouvelle Tribune était un média emblématique de la liberté d'expression au Bénin donnant la parole à toutes les voix politiques du pays. Ce journal a dû quitter le Bénin, n'ayant plus le droit d'être publié. Le journal a porté plainte. Et il a obtenu un verdict favorable. Il n'a pas reçu la notification de la décision de la justice lui permettant de revenir au Bénin", décrit le politologue Expédit Ologou. 

Voir : Francis Laloupo : "Les Béninois connaissent le quinquennat le plus violent du pays"
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Face à cette régression démocratique, quelle a été la réaction de la société civile béninoise ?  Celle-ci n' a pas eu le temps de réagir selon le politologue béninois Expédit Ologou. "Nous n'avons pas assisté à un démantèlement ​progressif des libertés publiques ou des contre-pouvoirs. Les choses ont été extrêmement brutales et rapides avec des mesures de répression​ à la clé. Les arrestation se sont multipliées. Les manifestations ont été réprimées. Cela a cassé le mouvement de contestation et de défense des libertés", décrit le politologue. L'opposition politique s'est retrouvée assez rapidement divisée toujours selon le chercheur béninois. "Une partie de la classe politique qui était pourtant favorable au président Thomas Boni Yayi a rejoint Patrice Talon. Les compromissions de la classe politique béninoise ont favorisé l'application de l'agenda politique de Patrice Talon", ajoute le chercheur.

"Arrêtez de parler du Bénin comme d’un “modèle de démocratie” ! ​ Vos pays ont englouti des sommes colossales, des milliards, dans des projets qui n’ont jamais vu le jour, parce que les fonds ont été détournés par des politiciens"
 

Patrice Talon à des diplomates étrangers en mai 2019

Le Bénin comptait une forte culture syndicale avant l'arrivée au pouvoir de Patrice Talon. Le pays était en effet réputé pour ses grèves à répétition comme en avril 2014, où une grève générale avait paralysé le pays pendant trois mois. Les corps intermédiaires ont été également affaiblis par le pouvoir en place selon l'analyse Gilles Yabi. "Les syndicats pèsent moins. Il n'y a plus vraiment d'institutions ou d'organisation susceptibles de relayer les revendications et les mécontentements", constate-t-il. Selon Expédit Ologou, il ne reste qu'un seul indicateur qui puisse réellement mesurer l'opposition du peuple béninois aux choix du président Talon. "Seule l'abstention constitue la principale expression de défiance. L'abstention a été record lors des législatives de 2019. Et il y a fort à parier que le taux de participation à l'élection présidentielle du 11 avril ne dépassera pas les 50% du corps électoral", confie le politologue béninois. 

Comment aujourd'hui qualifier le régime politique du Bénin après 5 ans de présidence Talon ? Le président en exercice récuse lui-même désormais toute référence au "modèle démocratique béninois". À la fin de mai 2019, au palais présidentiel de la Marina, Patrice Talon avait reçu en effet des diplomates étrangers quelques jours après les violences post-électorales des élections législatives de 2019. L'échange est tendu. "Arrêtez de parler du Bénin comme d’un “modèle de démocratie” ! Depuis trente ans, vous parlez de "modèle de démocratie", alors qu’avec le temps nous avons perverti toutes les règles du jeu démocratique. Vos pays ont englouti des sommes colossales, des milliards, dans des projets qui n’ont jamais vu le jour, parce que les fonds ont été détournés par des politiciens" affirmait-il à ses interlocuteurs selon l'hebdomadaire Jeune Afrique.

Le Bénin a un régime politique hybride. Ce n'est plus un fonctionnement démocratique mais ce n'est pas encore un régime autoritaire comparable à ce qui se fait en République du Congo

Gilles Yabi, analyste politique

Le régime est-il un régime autoritaire ? L'analyste politique Gilles Yabi se veut nuancé. "Le Bénin a un régime politique hybride. Ce n'est plus un fonctionnement démocratique mais ce n'est pas encore un régime autoritaire et le Bénin rejoint un grand nombre de pays qui sont dans ce fonctionnement politique. Le Bénin, ce n'est pas encore le Congo- Brazzaville de Denis Sassou Nguesso (NDLR : République du Congo) ni le Tchad. On constate une régression démocratique mais le pouvoir organise ce glissement par des lois, des décisions de la Cour constitutionnelle et met donc les formes" , décrit Gilles Yabi . 

Un bilan économique encore difficile à mesurer

Le pouvoir n'a pas cessé de plaider son efficacité économique, mettant en avant de nombreuses réalisations dans les infrastructures du pays et un taux de croissance supérieur à celui obtenu sous les anciens présidents. Le taux de pauvreté à l’échelle nationale ressortait à 38,2 % en 2020 contre 40,1 en 2015 selon la Banque mondiale.


"Il est un peu tôt pour juger du bilan économique de Patrice Talon. L’exercice est rendu difficile par l'apparition de la crise sanitaire avec le Covid-19 et ses   conséquences économiques , et peut-être davantage par la fermeture des frontières décidée par le puissant voisin nigérian . On peut souligner une reprise en main de l'appareil administratif, une certaine efficacité dans la lutte contre la corruption administrative, du moins celle qui est visible " , constate Gilles Yabi .

Le 11 avril, 5,5 millions d'électeurs béninois auront le choix entre trois candidatures : celle de Patrice Talon et celle de deux opposants peu connus du grand public. Les principaux opposants ont été exclus du scrutin. Selon le classement du think tank britannique Freedom House, le Bénin ne fait plus partie des dix pays les plus démocratiques du continent.

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