Présidentielle en Côte d'Ivoire : Pascal Affi N'Guessan et le lourd héritage de Laurent Gbagbo

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Présidentielle en Côte d'Ivoire : Pascal Affi N'Guessan et le lourd héritage de Laurent Gbagbo (1)
Pascal Affi N'Guessan aux côtés de son épouse Angeline Kili le 27 août 2020 à Abidjan. Le président du Front populaire ivoirien vient alors de déposer sa candidature à la présidentielle.
© AP Photo/Diomande Ble Blonde
Mis à jour le
29 novembre 2020 à 12:35
par Matthieu Vendrely
Il est l'un des quatre candidats retenus pour la présidentielle ivoirienne de ce 31 octobre 2020. Mais depuis des années, Pascal Affi N'Guessan se bat surtout contre une partie de son parti le FPI restée fidèle à l'ancien président Laurent Gbagbo. Quand il parle de pragmatisme, les tenants du "Gbagbo ou rien" lui répondent trahison. Qui est cet ingénieur télécom, ancien Premier ministre, qui préside un Front populaire ivoirien dans la tempête depuis près de vingt ans ? Portrait.
L'image a marqué les esprits. Un groupe d'hommes contraints de faire des pompes sous les ordres d'un militaire. Parmi eux, Pascal Affi N'Guessan, chemise blanche, s'exécutant péniblement. Nous sommes en 2011, l'ancien Premier ministre a été arrêté en compagnie de plusieurs autres personnalités proches de Laurent Gbagbo, dont son fils Michel Gbagbo qui figure aussi parmi les prisonniers de la vidéo.
La vidéo a été tournée à la prison de Bouna dans le nord de la Côte d'Ivoire, où Pascal Affi N'Guessan vient d'être transféré. Il y passera deux ans.

Neuf ans après cette séance de pompes, le combat d'Affi N'Guessan ressemble davantage à du contorsionnisme : comment continuer de faire vivre son parti, le FPI, alors qu'une partie de son camp l'accuse de trahison ?
En rejoignant l'appel à la désobéissance civile lancé par l'un des autres candidats, Henri Konan Bédié, tente-t-il au passage de convaincre l'aile "GOR, Gbagbo ou rien", du FPI qu'il n'est pas un suppôt d'Alassane Ouattara ?
 

La rupture entre Pascal Affi N'Guessan et les historiques du Front populaire ivoirien est ancienne. Et elle a plusieurs visages.
Question de caractère tout d'abord. "Chez eux, la politique n'est qu'une affaire de sentiment", déclare Pascal Affi N'Guessan en 2019 dans un portrait que lui consacre l'hebdomadaire Jeune Afrique.
Lui, est un ingénieur, un technocrate. Né le 1er janvier 1953 à Bouadikro dans l'Est de la Côte d'Ivoire, ses études le conduisent à l'Ecole nationale des postes et télécommunications d'Abidjan dont il sera non seulement étudiant mais aussi directeur d'études.
Il rejoint le FPI en 1986. Le parti a été créé dans la clandestinité quatre ans plus tôt par Laurent et Simone Gbagbo. Le Front populaire ivoirien est un parti marxiste-léniniste. L'ingénieur Affi N'Guessan détonne dans cet univers d'intellectuels. Et pourtant, il trouve sa place auprès de Gbagbo.
Maire de Bongouanou, dans sa région natale, depuis 1990, il est nommé directeur de cabinet de Laurent Gbagbo en 1994, dans un FPI désormais autorisé.
Un an plus tard, 1995, Pascal Affi N'Guessan sera directeur de campagne du candidat Gbagbo à la présidentielle, qu'il boycottera finalement.

C'est dans un gouvernement de transition que Pascal Affi N'Guessan hérite pour la première fois d'un portefeuille ministériel.
Nous sommes en janvier 2000. Le général "balayeur" Robert Guéï a pris le pouvoir par un coup d'Etat un mois plus tôt. Affi N'Guessan intègre une équipe multipartite au poste de ministre de l'Industrie et du Tourisme.
La consécration a lieu quelques mois plus tard. Le fondateur du FPI vient d'être élu président. Pascal Affi N'Guessan est nommé Premier ministre. Il héritera aussi de la présidence du FPI quelques mois plus tard.

Linas-Marcoussis, la rupture

Mais en 2002, le pays se déchire sur fond de débat autour de l'Ivoirité. Ce concept brandi quelques années plus tôt par Henri Konan Bédié pour exclure un rival encombrant, Alassane Ouattara, est devenu un serpent de mer dans la société ivoirienne.
 

En septembre 2002, une tentative de coup d'Etat va déboucher sur une partition de la Côte d'Ivoire. Une rébellion occupe la moitié Nord de la Côte d'Ivoire avec pour "capitale" Bouaké. Dans les faits, Laurent Gbagbo ne dirige plus que la partie sud de la Côte d'Ivoire.

15 janvier 2003 : le Premier ministre français Dominique de Villepin ouvre les discussions de Linas-Marcoussis. A sa gauche, Pierre Mazeaud, qui présidera les négociations.
15 janvier 2003 : le Premier ministre français Dominique de Villepin ouvre les discussions de Linas-Marcoussis. A sa gauche, Pierre Mazeaud, qui présidera les négociations.
© AP Photo/Laurent Rebours

En janvier 2003, pour tenter de mettre fin à cette crise, la France invite l'ensemble des belligérants à Linas-Marcoussis au sud de Paris.
Le président Gbagbo y a envoyé son Premier ministre Pascal Affi N'Guessan pour neuf jours de négociations.
Le 23 janvier, c'est Affi N'Guessan qui appose sa signature au bas de l'accord. Mais à Abidjan, la colère gronde. Le texte prévoit, certes, le maintien du président Gbagbo, mais avec des pouvoirs moindres et un gouvernement faisant la part belle à l'opposition et aux rebelles.
La rumeur, démentie mais persistante, raconte qu'à son retour à Abidjan, Pascal Affi N'Guessan sera giflé par une Simone Gbagbo furieuse.
Une certitude, la rupture est consommée entre l'ingénieur pragmatique et les vieux idéologues du Front populaire ivoirien.

Qui est Angélique Kili ?

Elle est omniprésente auprès de son mari. Dans un portrait intitulé "l'explosive Madame Affi N'Guessan" publié en 2015, l'hebdomadaire Jeune Afrique nous en dit plus sur Angélique Kili et surtout sur son influence auprès de son mari. Déjà marié, celui qui est alors Premier ministre rencontre cette secrétaire de direction en 2002. Et la voilà propulsée présidente du Fonds de régulation et de contrôle, l'une des structure de la filière café-cacao en charge de l'exportation des deux matières premières. "Le couple profite alors des fastes d'une fonction avantageuse", explique Jeune Afrique. Mais une vaste opération main propre lancée au sein de la filière en 2008 par le président Gbagbo l'envoie en prison. Elle y passera deux ans et sera condamnée à 20 ans d'emprisonnement lors d'un procès retentissant en 2013. Une peine jamais effectuée faute de mandat de dépôt... Angélique Kili n'a certainement pas oublié le refus de clémence de Laurent Gbagbo lors de ses deux années derrière les barreaux malgré les demandes insistantes de son Premier ministre Pascal Affi N'Guessan.

Pascal Affi N'Guessan restera toutefois à la tête du FPI jusqu'à la chute du président Laurent Gbagbo.
C'est à ce titre qu'il est arrêté et emprisonné de 2011 à 2013. Mais les conditions-mêmes de sa libération réactiveront la défiance des fidèles de Laurent Gbagbo. Comment se fait-il que l'ancien Premier ministre bénéficie d'une remise de peine alors que l'ancien président est, lui, enfermé dans une cellule de la Cour pénale internationale dans l'attente d'un procès pour crimes contre l'humanité ?

Irréconciliables

Dès lors, c'est la stratégie de Pascal Affi N'Guessan qui sera au centre des rivalités. Son retour à la tête du Front populaire ivoirien et sa candidature à la présidentielle seront perturbés par les tenants de la fameuse ligne "GOR, Gbagbo ou rien". Malgré sa détention à La Haye, Laurent Gbagbo est ainsi candidat à la primaire FPI pour la présidentielle et à la présidence du parti.
La justice devra intervenir en faveur de Pascal Affi N'Guessan. De quoi conforter, aux yeux des "jusqu'au-boutistes", l'idée selon laquelle l'ancien Premier ministre roule en fait pour Alassane Ouattara. Pour eux, tant que Gbagbo est détenu, il n'est plus question de participer à une élection. Affi N'Guessan refuse ce boycott. En 2015, il arrive en deuxième position de la présidentielle avec un peu moins de 10% des voix, tandis que le président Ouattara est réélu dès le premier tour pour un second mandat.

Dès lors, quid des relations entre Affi N'Guessan et Laurent Gbagbo ?
Alors que les deux hommes ne se sont pas vus depuis mars 2011, en pleine crise électorale, une première tentative de rencontre est organisée en mars 2019 à Bruxelles. C'est un fiasco. Pascal Affi N'Guessan rentre à Abidjan sans avoir rencontré l'ancien président. Il faut dire que l'entourage de Gbagbo venait, in extremis, de poser une condition à cette rencontre : qu'Affi N'Guessan abandonne la présidence du FPI. La tentative de rapprochement creusera encore davantage le fossé qui sépare le FPI-Affi et le FPI-GOR.
Deux rencontre auront finalement lieu début janvier 2020 à Bruxelles, dans la plus grande discrétion. "A sa demande, Pascal Affi N'Guessan a été reçu à Bruxelles par le président Gbagbo (...) Les deux personnalités ont fait un large tour d'horizon relativement à l'actualité nationale et à la situation interne du FPI", résumera simplement le communiqué officiel du parti.

Nouvelle donne ?

Le contexte électoral de cette fin 2020 peut-il changer la donne au sein du Front populaire ivoirien ? "Le défi lancé par Alassane Ouattara nous contraindra à l'unité (...) nous devons prendre un peu de hauteur", nous déclare Pascal Affi N'Guessan le 22 septembre dernier alors qu'il vient d'annoncer qu'il ne reconnaît plus ni la Commission électorale, ni le Conseil constitutionnel.
La candidature du chef de l'Etat sortant à un troisième mandat et les conditions du processus électoral ont contraint le président du FPI à adopter une stratégie radicale qui ne lui ressemble pas, celle du boycott et de l'appel à la désobéissance civile.
A cinq jours du scrutin, tout comme Henri Konan Bédié, il reste toutefois candidat.
On a connu boycott plus actif.