Présidentielle en Ouganda : duel sur fond de choc des générations

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Présidentielle en Ouganda : duel sur fond de choc des générations (1)
Les forces de sécurité se rassemblent à Kampala, en Ouganda, le 14 janvier 2021, alors que les Ougandais votent à une élection présidentielle dont la campagne a été entachée de violences généralisées. 
AP / Jerome Delay
Mis à jour le
14 janvier 2021 à 15:15
par TV5MONDE avec AFP
Les Ougandais ont commencé à voter ce jeudi matin lors d'une élection présidentielle tendue. Le jeune député et chanteur de ragga Bobi Wine défie le président sortant Yoweri Museveni, deux fois plus âgé, qui brigue un sixième mandat après 35 ans de pouvoir.

Dans la capitale Kampala, les opérations ont débuté peu après 07H00 (04H00 GMT), avec masques et gel hydroalcoolique contre le coronavirus. Les près de 18 millions d'Ougandais ont jusqu'à 16H00 (13H00 GMT) pour se rendre dans un des 34.600 bureaux de vote du pays afin de choisir leur président et leurs députés.

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Depuis mercredi 13 janvier au soir, l'accès à internet est largement perturbé dans ce pays enclavé d'Afrique de l'Est. Les autorités ont officiellement suspendu réseaux sociaux et services de messagerie, au terme d'une campagne particulièrement violente, émaillée d'arrestations et d'émeutes et endeuillée par plusieurs dizaines de morts.

Dans le quartier de Njovu à Kampala, Ceria Makumbi a fait le choix de la continuité. "Museveni est mon candidat", confie cette femme d'affaires de 52 ans. "Il a apporté la stabilité au pays, il a lancé l'école primaire et l'enseignement universitaire gratuit (...). Il a construit des hôpitaux, des routes."

Dans le bidonville de Kamwokya, place forte de M. Wine, Joseph Nsuduga espère l'alternance. "Je suis ici pour changer les dirigeants de ce pays car pendant des années, ils ont dit qu'ils allaient garantir mon avenir. Mais ils ne l'ont pas fait. J'ai besoin de voir du changement pour mes enfants", explique ce chauffeur de 30 ans.

Le duel fait figure de choc des générations, dans un Ouganda où trois quarts de la population a moins de 30 ans.

D'un côté M. Museveni, 76 ans, au pouvoir depuis 1986, semble largement favori. L'ex-guérillero s'est mué en dirigeant autoritaire et compte ouvertement les jours qui le séparent de la "victoire". Sur le continent, seuls Teodoro Obiang Nguema en Guinée Equatoriale et Paul Biya au Cameroun ont passé plus de temps au pouvoir sans interruption que lui.

Surnommé "M7", l'ex-guérillero s'est mué en dirigeant autoritaire et s'affiche en grand favori. "Nous sommes sûrs de la victoire", a déclaré à l'AFP son porte-parole, Don Wanyama, en expliquant que M. Museveni doit voter dans l'après-midi.

En face, M. Wine, 38 ans, a capitalisé sur sa popularité auprès des jeunes urbains et s'est imposé comme son principal rival, au sein d'une opposition divisée qui présente 10 candidats contre le Mouvement de résistance nationale (NRM), l'hégémonique parti au pouvoir.

"Je continue à encourager tous les Ougandais à se déplacer pour voter", a déclaré M. Wine en fin de matinée, après avoir lui-même voté avec son épouse dans un bureau en périphérie de la capitale, Kampala, quadrillée par des unités de policiers en tenue anti-émeutes.

Le chanteur a affirmé que plusieurs observateurs électoraux de son parti ont été arrêtés dans la matinée. Selon lui, "nos équipes ont fui dans 22 districts car elles étaient encerclées et pourchassées comme des criminels par la police et par l'armée." 

Mardi, dernier jour de la campagne, le chanteur et deux autres candidats, Patrick Amuriat et Mugisha Muntu, ont appelé les Ougandais à voter massivement et à "protéger leur vote" en surveillant le scrutin et en filmant avec leurs téléphones.

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Dans le bidonville de Kamwokya, place forte de M. Wine, Saad Mukoone est venu voter pour le jeune député en famille. "Depuis 23 ans, j'ai toujours vu le même président et je veux quelqu'un d'autre", confie l'étudiant de 23 ans à l'AFP. 

Sa soeur Sophie, 34 ans, tente depuis des mois de faire basculer sa mère en faveur du chanteur. Mais Faith Florence Nakalembe ne veut rien entendre. 

"Ces jeunes, ils veulent le changement, mais ils ne savent pas ce que Museveni a fait pour nous", soupire cette femme de 58 ans. Elle reste fidèle au président, qui a amené une relative stabilité après les horreurs des régimes d'Idi Amin Dada et Milton Obote. 

Museveni contre Facebook 

Des craintes ont émergé quant à l'équité et la transparence du scrutin au cours de cette campagne plus violente que les précédentes, où des journalistes, des critiques du régime et des observateurs ont été empêchés de travailler.

Mettant en avant les mesures de prévention contre le Covid-19, le régime a interdit de nombreux meetings de l'opposition tandis que M. Museveni bénéficiait d'une large visibilité médiatique grâce à son statut de président.

L'ambassadrice américaine en Ouganda, Natalie Brown, a annoncé que les Etats-Unis annulaient une mission d'observation prévue pour ce vote, la majorité de leurs observateurs s'étant vu refuser une accréditation par le gouvernement.

La veille, M. Museveni, un des poids lourds politiques d'Afrique de l'Est, a confirmé dans une intervention télévisée la suspension des réseaux sociaux et des services de messagerie, tels Facebook, Twitter, WhatsApp, Signal et Viber, expliquant que cette mesure venait sanctionner la fermeture par Facebook de plusieurs comptes liés au pouvoir accusés d'influer de manière artificielle sur le débat public.

"Qu'elle constitue un acte de censure délibéré ou une mesure de représailles puérile, cette décision va continuer à détériorer un peu plus les conditions d'un débat public ouvert, pluraliste et transparent", a réagi l'ONG Reporters sans frontières (RSF).

Les violences ont émaillé la campagne : arrestations d'opposants, tirs de gaz lacrymogènes et parfois de balles réelles sur leurs partisans. En novembre, au moins 54 personnes ont été tuées par la police au cours d'émeutes déclenchées par une énième arrestation de Bobi Wine.

(Re)voir : Présidentielle en Ouganda, fin de campagne sous tension

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A Kampala, la présence militaire était très forte jeudi dans les rues. De nombreux habitants se sont pressés ces derniers jours dans les gares routières pour rejoindre leur bureau de vote à la campagne ou pour quitter la ville par peur de violences.

"Lors des précédentes élections, il y a toujours eu du chaos à Kampala. Je pense que cette fois, avec toute la tension qu'il y a, il devrait y avoir beaucoup de violences", déclarait ainsi mardi à l'AFP Charles Abigaba, un comptable de 31 ans, qui se rend à Masindi (ouest) pour voter mais compte y rester après l'élection par crainte pour sa sécurité.