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Présidentielle en Tunisie : "Se revendiquer opposant à Ben Ali est presque devenu tabou"

24 janvier 2011 à Tunis, des manifestants brûlent un portrait de Zine El Abidine Ben Ali. Dix jours plus tôt, le président déchu a dû quitter la Tunisie pour l'Arabie saoudite où il réside toujours. © AP Photo/Christophe Ena

Les Tunisiens votent ce dimanche 15 septembre 2019. Premier tour de l'élection présidentielle. Le scrutin intervient près de 9 ans après le début de la révolution tunisienne qui aboutira à la chute de Ben Ali. Aujourd'hui, que reste-t-il de l'ancien président ?  Son ombre plane-t-elle sur le débat électoral ? Entretien avec Vincent Geisser, chercheur à l'Institut de recherches et d'études sur le monde arabe et musulman (IREMAM), et Sciences Po Aix-en-Provence.

TV5MONDE : 26 candidats se présentent à la présidentielle. Le scrutin est très ouvert et il est difficile d'imaginer son issue. Un constat, néanmoins : les personnalités issues de la révolution de 2011 semblent aujourd'hui en difficulté.

Vincent Geisser : Aujourd’hui, en effet, revendiquer avoir joué un rôle d’opposition et de dissidence démocratique au système Ben Ali ne compte pas. C’est même devenu presque contre-productif. On en est arrivé à une situation sociale et politique où personne ne met en avant le fait d’avoir joué un rôle d’opposant démocrate.

Quant à ceux qui le font, je pense à l’ancien président Moncef Marzouki ou à Mohamed Abbou, ils n’en tirent pas de gain sur le plan électoral. Cela ne signifie pas qu’il existe une nostalgie du “ben alisme“ en Tunisie. Mais il y a clairement la nostalgie d’un État fort, efficace et puissant.

Je pense qu’il existe une idéologie très pragmatique selon laquelle être perçu comme une continuité par rapport à l’État fort et au système politique apporte de la crédibilité politique.
Se revendiquer opposant à Ben Ali est presque devenu tabou. Se dire défenseur des droits de l’Homme est, au mieux perçu comme exotique, au pire comme un désintérêt pour le vrai quotidien des gens.

Vous parlez d’hybridité entre les attentes démocratiques et la revendication d’un État autoritaire… Cela renvoie-t-il à l’existence toujours forte d’un État profond qui aurait survécu à la révolution ? 

Je ne pense pas, car l’Etat profond est très critiqué aujourd’hui. Je pense surtout que cette revendication d’État fort renvoie à la revendication d’un Etat présent dans le quotidien.

N’oublions pas que la Tunisie s’est construite pendant longtemps sur une réalité -qui était aussi en partie un mythe- d’un Etat très efficace sur le plan des services publics. Contrairement à la majorité des pays arabes, la Tunisie a vécu sur l’idée de redistribution au niveau du système hospitalier, du système scolaire, au niveau des transports… ce que j’appellerais l’État fort au coin de sa porte, des services publics qui fonctionnent.

Aujourd’hui, l’école publique ne fonctionne plus ! Les classes moyennes aspirent à aller vers l’école privée, ce qui était impensable il y a dix ans ! L’immense majorité des élites tunisiennes sortent des lycées publics, pas du privé ou des missions françaises !

Les ben alistes ont repris du service à l’échelon local et ils proposent leurs services aux partis et aux candidats.

Vincent Geisser, chercheur

La nostalgie d’un Etat fort est donc la nostalgie d’un Etat qui répond aux revendications des gens. Revendications qui sont, aujourd’hui, principalement d’ordre social et économique, à savoir le chômage, l’inflation, le pouvoir d’achat et le fonctionnement des services de base. 

Abir Moussi, seule candidate ouvertement ben aliste à la présidentielle tunisienne. Elle a surtout fait campagne avec un discours sans concession à l'égard des islamistes.
Abir Moussi, seule candidate ouvertement ben aliste à la présidentielle tunisienne. Elle a surtout fait campagne avec un discours sans concession à l'égard des islamistes.
© AP Photo/Hassene Dridi

Le candidat ou la candidate qui pourrait en profiter serait donc celui ou celle qui parviendrait à incarner cette hybridité… 

Oui, mais il y a une autre donnée très importante dont il va falloir tenir compte, c’est la capacité à mobiliser localement, notamment en réactivant les réseaux de l’ancien parti de Ben Ali. Les Ben Alistes, qui ont aujourd’hui entre 30 et 50 ans, ont repris du service à l’échelon local et ils proposent leurs services aux partis et aux candidats. Il faut compter sur eux pour mobiliser, obtenir un local, aller voir les gens pour leur dire d’aller voter pour tel ou tel candidat.

Il s’agit de réseaux de cadres locaux et régionaux de l’ancien parti, le RCD. Après la révolution, ils se sont faits discrets pendant quelques mois avant de reprendre du service en tant qu’entremetteurs électoraux. Il ne s’agit pas pour eux de faire élire un candidat Ben Aliste, mais de proposer leurs services pour quadriller le territoire. C’est du clientélisme de proximité. Les autres partis n’ont pas cette capacité à mobiliser au niveau local ou micro-local.

On sait que Nidaa Tounès, le parti de l’ancien président Essebsi, avait récupéré une partie des réseaux de l’ancien régime. C’est probablement le cas aussi du candidat Nabil Karoui dans son nouveau registre de bienfaiteur.

Quant à la candidate ouvertement ben aliste, Abir Moussi, rien ne dit qu’elle en profitera ! Ce sont plutôt les candidats ayant les fortes chances de l’emporter qui peuvent profiter de ce soutien.

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