Rapport sur le génocide des Tutsi : les réactions de la classe politique française

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Rapport sur le génocide des Tutsi : les réactions de la classe politique française (1)
L'historien et chef de la Commission sur le rôle de la France dans le génocide des Tutsi de 1994, Vincent Duclert, à droite, a rendu un rapport au président français Emmanuel Macron, à l'Elysée, à Paris, le vendredi 26 mars 2021. Les conclusions d'une commission qui a passé deux ans à déterminer le rôle de la France dans le génocide.
Ludovic Marin/Pool photo via AP
Mis à jour le
27 March 2021 à 15:48
par TV5MONDE, AFP
La politique de la France au Rwanda entre 1990 et 1994, menée par un président et son entourage "aveuglés idéologiquement", a été une "faillite" et elle porte des responsabilités "accablantes" dans le génocide des Tutsi, selon un rapport cinglant d'historiens remis vendredi à Emmanuel Macron. Des conclusions qui ont suscité un certain nombre de réactions au sein de la classe politique française. 

Le rapport de plus de 1.000 pages, remis à Emmanuel Macron, fruit de deux années d'analyse des archives françaises, dresse un bilan sans concession de l'implication militaire et politique de Paris, tout en écartant la "complicité" de génocide longtemps dénoncée par Kigali. 

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Une nuance qui n'a pas échappé à Hubert Védrine, secrétaire général de la présidence française au moment du génocide des Tutsi par le pouvoir rwandais hutu au printemps 1994, qui a salué "l'honnêteté" du rapport et souligné qu'il "écarte toute complicité de la France".

Le plus important, c'est que le rapport écarte toute complicité de la France

Hubert Védrine, secrétaire général de la présidence française​ (1991-1995)

Pour Vedrine, le rapport est "honnête", mais les critiques sont "nombreuses et sévères"

Il a toutefois déploré "les critiques très nombreuses et sévères" du rapport, visant notamment l'ancien président socialiste François Mitterrand, qui "ne tiennent aucun compte du fait que la France n'a fait que réagir à partir de 1990 à l'attaque du FPR" tutsi.
Hubert Védrine reconnaît toutefois "des erreurs" de la France.
Par exemple, "quand on se retire du Rwanda après les accords d'Arusha (en août 1993, ndlr), ça ne me choque pas que certains disent qu'on aurait dû rester, en tout cas une présence internationale".

Il ajoute : "le plus important, c'est que le rapport écarte toute complicité de la France", "compte tenu des accusations qui circulent depuis une quinzaine d'années", dont il a lui-même fréquemment fait l'objet.

Hubert Védrine, les gens de l'Elysée, le général Quesnot (chef d'état major particulier), le général Huchon (alors colonel et adjoint du général Quesnot), ont fait preuve d'une cécité absolue.

Bernard Kouchner, ministre de la Santé et de l'Action humanitaire (1992-1993)

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Les bonnes relations Miterrand/Habyarimana : "une extrapolation"

Interrogé sur la responsabilité de François Mitterrand et de ses bonnes relations avec le président rwandais de l'époque Juvénal Habyarimana, soulignée par le rapport, Hubert Védrine a affirmé que "c'est une mauvaise explication", une "extrapolation": "Il connaissait bien les dirigeants africains, pas lui plus qu'un autre" et "beaucoup de pays avaient des relations normales" avec le régime Hutu.

Une version que Bernard Kouchner dément. Lors d'un échange avec le président Mitterrand, "je lui ai demandé : pourquoi avez-vous protégé le président Juvénal Habyarimana ? Il m'a répondu : pourquoi voulez-vous que je le protège, qu'il ne l'avait rencontré que deux fois, qu'il ne le connaissait pas". Le rapport souligne pourtant leur proximité", souligne-t-il.

Hubert Vedrine a également repoussé l'explication du rapport selon laquelle les informations régulières provenant de militaires et diplomates sur place, faisant état d'un risque de génocide, avaient été ignorées à Paris. "Il n'y avait pas besoin d'avertissements pour savoir qu'il y avait un risque géant. C'était évident dès le début qu'il (allait) y avoir un durcissement atroce".

L'attitude des dirigeants français, qui continuent à livrer des armes au régime jugé "raciste" par le rapport, s'explique selon l'ancien ministre des Affaires étrangères , par leur volonté de répondre "aux attaques du FPR, qui massacre beaucoup de cadres Hutu". "Il y a une course de vitesse et la réponse de la France, c'est de faire pression pour arriver à un compromis", qui débouche sur les accords d'Arusha en août 1993, plaide-t-il.

Les premiers responsables du génocide, ce sont deux qui ont pris les machettes et sont allés tuer notamment la moitié de ma famille.

Hervé Berville, député LREM​

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"Les gens de l'Élysée" ont été "d'une cécité absolue"

Bernard Kouchner n'épargne pas Hubert Vedrine :"Hubert Vedrine, les gens de l'Elysée, le général Quesnot" (chef d'état major particulier), le général Huchon (alors colonel et adjoint du général Quesnot), ont fait preuve d'une cécité absolue", considère-t-il.

Le député LREM, Hervé Berville, lui-même orphelin tutsi, en fait le même diagnostic : ce rapport "montre bien la cécité et les biais intellectuels et politiques d'une partie des élites françaises de l'époque, qui n'ont pas vu venir ce génocide". Cependant, le député de la majorité relativise : "il y a un pas entre la responsabilité politique et la complicité de crime de génocide. A aucun moment les politiques français n'ont eu l'intention de participer au génocide ou le stimuler". "Les premiers responsables du génocide, ce sont deux qui ont pris les machettes et sont allés tuer notamment la moitié de ma famille", déclare celui qui a été adopté par une famille bretonne en 1994.

Bernard Kouchner est plus critique. Pour lui, ce document "apporte un peu de vérité sur une immense faute politique" française pendant le génocide des Tutsi. "Mais c'est tellement tardif, plus de 26 ans après", regrette l'ancien ministre de la Santé et de l'Action humanitaire sous la présidence de François Mitterrand (1992-1993).
Comme il l'avait déjà déclaré à la presse, Bernard Kouchner, qui s'est rendu au Rwanda pendant le génocide, assure avoir "appelé deux fois le président François Mitterrand pour le prévenir": "il m'a écouté et m'a dit : vous exagérez".  

Petit à petit, la vérité va s'imposer et c'est un moment important pour la France : une nation se grandit à éclairer les zones les plus sombres de son histoire.

Raphaël Glucksmann,​ député européen

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Le "pire scandale de la Ve République"

Pris dans une controverse avec d'anciens ministres socialistes lors des élections européennes de 2019, pour des propos sur l'attitude de François Mitterrand avant et après ce massacre de 800.000 Tutsi par les Hutu, Raphaël Glucksmann, engagé en faveur des Ouïghours, a dénoncé "la responsabilité accablante de l'Etat français et en particulier de François Mitterrand qui a orchestré, dirigé le soutien politique, financier et militaire à un régime extrémiste, raciste qui allait commettre un génocide", dans ce qui est, pour lui, "le pire scandale de la Ve république".

Il a souligné l'importance de ce rapport : "Petit à petit, la vérité va s'imposer et c'est un moment important pour la France : une nation se grandit à éclairer les zones les plus sombres de son histoire".

"Un travail très approfondi qui fait avancer la vérité"

Ministre des Affaires étrangères entre 1993 et 1995, Alain Juppé, qui « n’a pas lu intégralement [le rapport] mais très attentivement sa conclusion », évoque « un travail très approfondi, méthodique et qui fait avancer la vérité. »

Celui qui fut le premier à employer le terme de génocide fait « deux constats : la France est exonérée de l’accusation qui a été portée contre elle d’avoir été complice de la préparation et de l’exécution du génocide des Tutsi ? Et le jugement porté sur l’opération Turquoise, qui a permis de sauver de nombreuses vies. »

Quant à son implication personnelle d’alors, il estime avoir eu « une ligne constante (…) qui a été de favoriser la réconciliation des deux camps. Nous avons marqué un point extrêmement important en août 1993 avec les accords (de paix) d’Arusha. » Accords pour lesquels il a reçu les « félicitations » de Paul Kagame, l’actuel président rwandais, souligne-t-il.

Et celui qui siège désormais au Conseil constitutionnel de regretter « l’erreur » d’avoir toujours cru à une possible réconciliation y compris au moment où le génocide « la rendait évidemment impossible. »