RDC : "Le M23 se positionne comme le bouclier de la communauté tutsi"

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RDC : "Le M23 se positionne comme le bouclier de la communauté tutsi" (1)
Le 29 octobre 2022, des habitants de Kibumba, à 20 km de Goma, fuient les combats entre rebelles M23 et l'armée congolaise.
© AP Photo/Moses Sawasawa
Mis à jour le
15 novembre 2022 à 19:08
par Matthieu Vendrely
Entretien- Depuis le 20 octobre 2022, au Nord-Kivu dans l'Est de la République démocratique du Congo, des combats opposent l'armée aux rebelles du M23, soutenus par le Rwanda voisin. Pourquoi ce conflit ? Pourquoi le soutien rwandais ? Qui sont les rebelles du M23 ? Décryptage avec Reagan Miviri, chercheur sur le conflits à l'Institut Ebuteli et au Groupe d'études sur le Congo (GEC) de l'Université de New York.

TV5MONDE : Derrière la conquête géographique actuelle, quelles revendications  porte le M23 ? Quels sont ses objectifs politiques ?  

Reagan Miviri, chercheur sur le conflits à l'Institut Ebuteli et au Groupe d'études sur le Congo (GEC) de l'Université de New York : C’est une question centrale. Mais je ne saurais pas être très clair et définitif sur la réponse. Les revendications sont très évolutives, très changeantes. Elles prennent en compte des questions liées notamment à l'actualité, la gouvernance. Ils ont même, un temps, évoqué les élections ou encore les questions de corruption, des problèmes de l’Etat congolais. Mais il s’agit surtout d’une façon d’entrer dans le débat national, de considérer qu’ils ont aussi des opinions sur ce qui se passe dans le pays. Mais, le M23 dispose de ses propres revendications. Certaines sont collectives, d’autres sont -à mes yeux- plutôt individuelles.  

Quand je parle de revendications collectives, il s’agit d’un discours affirmant la défense des communautés rwandophones, et en particulier les Tutsi qui seraient discriminés. Il y a même une certaine surenchère puisque le mot génocide est parfois prononcé. Le M23 se positionne ici comme le bouclier de la communauté tutsi. Mais je tiens à préciser qu’au sein de cette communauté, beaucoup disent ne jamais avoir donné mandat au M23 pour être leur porte-parole. 

Les revendications sont très évolutives, très changeantes.

Reagan Miviri, chercheur sur le conflits à l'Institut Ebuteli et au Groupe d'études sur le Congo (GEC) de l'Université de New York.

Le M23 parle aussi du sort des réfugiés congolais présents dans des camps au Rwanda et en Ouganda. Le retour au Congo de ces réfugiés est une revendication héritée des autres groupes de la même obédience, notamment le CNDP (Congrès national pour la défense du peuple, fondé dans les années 2000 par Laurent Nkunda, officier rebelle de l’armée congolaise, NDLR). Il s’agit d’une ancienne revendication acceptée par les autorités congolaises dans des accords signés avec le CNDP mais aussi il y dix ans avec le M23.  

La question de la terre est également mise en avant par le M23. En effet, le retour des réfugiés impliquerait qu’ils reprennent des terres qu’ils considèrent comme les leurs. La question de la propriété et de la rareté de ces terres est extrêmement sensible et va forcément se poser.  
 

Ce qui est surtout déterminant pour le M23 c’est le soutien du Rwanda, au niveau logistique et en termes d’hommes.

Reagan Miviri, chercheur sur le conflits à l'Institut Ebuteli et au Groupe d'études sur le Congo (GEC) de l'Université de New York.

TV5MONDE : Qu’en est-il des revendications que vous qualifiez d’individuelles ?  

Reagan Miviri : Certaines personnes se retrouvent au sein du M23 car elles ont, par exemple, un problème foncier. Ce sont, par exemple, des gens qui disposent de terres dans des régions occupées par d’autres groupes armés comme notamment les FDLR (Forces démocratiques de libération du Rwanda, groupe armé hutu, NDLR).
Ils considèrent que l’Etat congolais ne prend pas en charge la question des groupes armés et demandent donc les moyens de combattre eux-mêmes, ce qu’aucun Etat au monde ne peut accepter.  

De jeunes Congolais de Goma débutent un entraînement militaire pour gonfler les rangs de l'armée afin de lutter contre la rébellion M23.
De jeunes Congolais de Goma débutent un entraînement militaire pour gonfler les rangs de l'armée afin de lutter contre la rébellion M23.
© AP Photo/Moses Sawasawa

TV5MONDE : Combien de combattants le M23 compte-t-il dans ses rangs ?  

Reagan Miviri : Il est très difficile de le savoir. On sait que des combattants ont été remobilisés lors de la première résurgence du mouvement en 2017. A partir de 2020, chaque année, d’autres sont venus grossir les rangs. On suppose qu’il y a donc aujourd’hui de plus en plus d’éléments mais ce qui est surtout déterminant c’est le soutien du Rwanda, au niveau logistique et en termes d’hommes.  

TV5MONDE : La RDC reproche clairement au Rwanda de soutenir le M23. L’ambassadeur rwandais à Kinshasa a d’ailleurs été renvoyé à Kigali dernièrement et les manifestations hostiles au Rwanda se multiplient à travers le Congo. En quoi consiste ce soutien ?  

Reagan Miviri : Il s’agit d’abord d’un soutien diplomatique. On a pu entendre Kigali, dans le cadre de négociations, considérer comme légitimes les revendications du M23. C’est d’ailleurs le Rwanda qui a appelé à des discussions avec le M23 alors que le gouvernement congolais le considère comme un mouvement terroriste. Au-delà de ce soutien diplomatique, il y a un soutien logistique et humain, comme je vous le disais. Aujourd’hui le soutien du Rwanda est un fait. Il ne s’agit pas de simples accusations. Il y a des preuves.  

TV5MONDE : Que cherche Paul Kagame, le président rwandais, en soutenant de la sorte le M23 ? 

Reagan Miviri : Il y a un aspect idéologique mais pas seulement. Pendant longtemps, le Rwanda a considéré l’Est de la République démocratique du Congo comme une zone d’influence. Cette zone est aussi convoitée par l’Ouganda, ce qui a, un temps, semblé préoccuper Kigali mais actuellement on se demande s’il n’y a pas un deal entre le Rwanda et l’Ouganda qui permettrait au premier de conserver cette zone d’influence tout en autorisant au second d’y mener des activités économiques et militaires. Mais, quand on a dit cela, pour savoir ce que veut Kagame en tant que tel, le mieux est de lui demander directement !  

A Goma, le 30 octobre 2022, des manifestants brûlent un drapeau rwandais.
A Goma, le 30 octobre 2022, des manifestants brûlent un drapeau rwandais.
© AP Photo/Justin Katumwa

TV5MONDE : De son côté, le Congo a fait le choix de l’option militaire face au M23. Mais a-t-il les moyens de parvenir à ses fins ?  

Reagan Miviri : Actuellement, si l’on regarde ce qui se passe sur le terrain, on constate que les FARDC, les forces armées congolaises, ne sont pas en mesure de faire changer l’équilibre des forces.

Depuis quelques semaines, les M23 ont agrandi leur territoire. Ils ont pris une grande partie du territoire de Rutshuru, à présent ils contrôlent même la route nationale entre Goma et Butembo (la “capitale” du Nord-Kivu et la 3e ville de la province, NDLR). Ils contrôlent aussi trois postes frontaliers avec l’Ouganda. Donc, pour l’instant, la situation n’est pas en faveur de l’armée congolaise.

Mais ce que l’on peut voir, aussi, dans un autre registre, ce sont les conséquences de cette situation pour les habitants de la région. Quand vous rentrez dans Goma actuellement, vous avez des milliers de déplacés qui ne reçoivent que peu de soutien. Ce conflit a de vraies incidences sur les vies des gens et il faudrait qu’on en fasse une priorité.

© TV5MONDE