Sanctions contre le Mali : la Cédéao mise-t-elle sur une "explosion sociale" ?

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Réunis le dimanche 9 janvier 2022 à Accra (Ghana), les chefs d'Etat ouest-africains ont décidé d'imposer des sanctions très lourdes à l'encontre de la junte malienne.
© Ange Servais Mahouena/présidence ivoirienne, via REUTERS
Mis à jour le
10 janvier 2022 à 20:03
par Matthieu Vendrely
"Graves", "très lourdes"... Les qualificatifs ne manquent pas pour commenter les sanctions imposées dimanche 9 janvier 2022 à l'encontre de la junte malienne. La Cédéao a notamment décidé de frapper les actuels dirigeants du Mali au portefeuille. Mais à Bamako, comme ailleurs, l'inquiétude se porte sur la population malienne.

Cinq ans ! Ou peut-être quatre après une ultime concession...
C'est semble-t-il le chronogramme proposé par les dirigeants maliens à l'organisation ouest-africaine qui explique la sévérité des sanctions. Hors de question pour la Cédéao de voir le pays, un an et demi après la chute d'Ibrahim Boubacar Keïta, plonger dans une période si longue que le terme de "transition" ne semble plus tout à fait adapté pour la qualifier.
Peu convaincus par les dernières concessions suggérées samedi par le chef de la diplomatie malienne, les dirigeants de la région ont donc décidé de couper le robinet.

La Cédéao miserait-elle sur une "explosion sociale" comme l'explique Cyril Bensimon dans les colonnes du Monde Afrique ? En clair, l'organisation ouest-africaine compterait-elle sur la colère d'un peuple malien pris à la gorge pour pousser la junte sinon vers la sortie, en tout cas vers plus de souplesse ?

Le site d'information Maliweb détaille : "Ces sanctions auront sûrement pour conséquences de priver le Mali d’approvisionnement en divers produits de consommation. Ce qui va entraîner une hausse sensible des prix sur les marchés. Cela ajouté à la mauvaise pluviométrie de l’année dernière et au risque de crise alimentaire, il faut craindre que les populations ne ressentent sérieusement les effets pervers de ces sanctions."
Dans un article intitulé "Quelle est la capacité de résilience du brave peuple malien ?", le site déroule un scénario catastrophe démarrant par le gel des avoirs financiers du Mali à la BCEAO et débouchant, notamment, sur une pénurie de carburant "qui va grèver les transports au point de rendre le quotidien des Maliens très compliqué".

Mali : premières conséquences et réactions à Bakamo après les sanctions de la Cédéao

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Comment payer les fonctionnaires maliens ?

Maliweb agite également le spectre des "difficultés insurmontables à payer les fonctionnaires". 
Le Monde Afrique croit savoir que "les caisses de l’Etat malien n’auraient tout au plus en réserve que deux mois de salaire pour les fonctionnaires, selon une bonne source". Question soulevée également par l'hebdomadaire panafricain Jeune Afrique : "Les conséquences sont lourdes pour l’État malien, qui ne pourra plus faire face à un certain nombre d’échéances (...) Il ne pourra plus lever de fonds sur les marchés financiers ni accéder au compte unique du Trésor, où sont ses actifs financiers. À très court terme, le manque de liquidités va affecter notamment le paiement des salaires des fonctionnaires et des agents de l’État".

Autant dire que les sanctions prises dimanche à Accra ont tout l'air d'un ultimatum adressé à Assimi Goïta et son équipe "plus que jamais interpellés", considère Maliweb qui suggère au chef de la junte de s'interroger sur la nécessité d'une transition aussi longue. Assimi Goïta doit "dégager des axes prioritaires réduisant le chronogramme au strict minimum pour ramener ses interlocuteurs de la Cédéao à de meilleurs sentiments".
Une embellie encore très hypothétique. Au point, souligne Jeune Afrique, que "la Cédéao annonce, dans le même communiqué, qu’elle décide d’activer immédiatement sa Force en attente et que celle-ci se tiendra prête à toute éventualité".

"Drôles de solutions"

Ces sanctions sous forme de "mise en garde" selon Jeune Afrique, agacent au plus haut point le site Kalenews à Conakry qui les qualifie de "drôles de solutions".
Le site s'interroge : "Où est la démocratie ? Où est la légitimité ? Où est donc le droit ? Où sont ces valeurs que la Cédéao nargue de défendre quand vous avez des chefs d’Etat au siège indéboulonnable? (...) La Cédéao est-elle aussi sourde pour ne s’intéresser qu’à l’établissement d’un ordre constitutionnel dans un climat aussi incertain ? À quels prix ?"
L'éditorial de Kalenews souhaite "courage et force au peuple du Mali", rappelant que lui-seul est "fondé dans sa souveraineté de décider ce qu’il veut pour son avenir. Aucune institution, aucune puissance extérieure ne devrait s’y substituer d’aucune manière". On aura compris que le "coup de gueule" du site s'adresse également à ses lecteurs guinéens, d'autant que, souligne AfricaGuinée, la situation à Conakry a également été évoquée dimanche à Accra et l'envoi prochain d'une délégation de la Cédéao en Guinée a été décidée.

"La volonté de l'ancienne puissance coloniale"

Le peuple malien et ses dirigeants reçoivent également le soutien du journal algérien L'Expression. Son éditorial consacré au sommet de la Cédéao pointe les échecs sécuritaires depuis une décennie et note que la concentration des attaques dans la zone des trois frontières, aux confins du Mali, du Niger et du Burkina Faso, maintient "ces trois pays dans une situation de précarité permanente et utile. Conscients de la dépendance dans laquelle ils se trouvent par rapport à l'organisation régionale, elle-même tributaire de la volonté de l'ancienne puissance coloniale, les trois pays précités n'ont nul intérêt à brusquer les choses et c'est pourquoi il leur faut, à chaque fois, faire preuve de bonne volonté» en acceptant des conditions drastiques pour ne pas subir les conséquences de nouvelles sanctions."

Au delà des frontières maliennes et des préoccupations pour le peuple malien, quelles conséquences les sanctions ouest-africaines peuvent-elles avoir ?
Davantage qu'un simple bras de fer entre Bamako et l'organisation sous-régionale, ces sanctions engagent également à Paris, Bruxelles ou Addis Abeba, estime Le Monde Afrique : "La France, l’Union africaine, l’Union européenne ont fait de l’organisation régionale leur aiguillon diplomatique dans la crise malienne". Le journal cite "une source à Bruxelles" selon laquelle "il serait délicat pour l'Union européenne de saboter le blocus de la Cedeao". 
Bamako doit donc s'attendre à un nouveau coup de massue dans les prochaines semaines.
Une réunion sur le Mali est prévue ce mardi 11 janvier dans la capitale européenne et "des décisions pourraient ensuite être prises le 24 janvier, à l’issue d’un conseil des ministres des affaires étrangères de l’Union européenne".