Soldats ivoiriens libérés au Mali : le triomphe diplomatique du Togo

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Soldats ivoiriens libérés au Mali : le triomphe diplomatique du Togo (1)
Présidence togolaise
Mis à jour le
15 janvier 2023 à 14:16
par Romain Sinnes
Espérée depuis plusieurs jours, la grâce présidentielle pour les 49 militaires ivoiriens arrêtés depuis juillet au Mali a été annoncée par Bamako dans la soirée du vendredi 6 janvier. La résolution diplomatique du dossier marque la fin d’une brouille de six mois entre Maliens et Ivoiriens et un succès diplomatique pour Lomé. 
« Le Gouvernement de la Transition renouvelle sa profonde reconnaissance au Président de la République Togolaise SE M. Faure Gnassingbe, pour ses efforts inlassables et son engagement constant pour le dialogue et la paix dans la région. » Passée l’énonciation du décret graciant les 49 militaires ivoiriens, le communiqué publié par le porte-parole du gouvernement de transition malien, le colonel Abdoulaye Maïga, remercie chaleureusement le Togo pour sa médiation dans le dossier. 
 Dans cette affaire qui empoisonne les relations entre Abidjan et Bamako depuis juillet 2022, l’intervention de Lomé a certainement pesé lourd dans sa résolution à l’amiable, entérinée dans la soirée du vendredi 6 janvier. En première ligne dans les négociations, dont le contenu demeure confidentiel, la jadis petite « Suisse de l’Afrique » perpétue sa longue tradition diplomatique. « La diplomatie a toujours joué un rôle très important dans la vie politique togolaise, rappelle Francis Kpatindé, journaliste et enseignant à Sciences Po Paris. Le pays a toujours eu de grands diplomates au poste de ministre des Affaires étrangères, comme Koffi Panou, par exemple. »

Cette culture du dialogue a été appuyée, dans ce dossier, par la proximité entre le pouvoir togolais et les membres de la junte malienne. « Le Togo a à la fois l’oreille d’Alassane Ouattara et l’oreille du colonel Goïta », corrobore l’ancien directeur du Monde Afrique.

(Re)voir : Militaires ivoiriens détenus au Mali : Faure Gnassingbé à Bamako puis Abidjan
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L’expérimenté Faure Gnassingbé et l’habile Robert Dussey

Une entremise personnifiée par la figure du ministre des Affaires étrangères, Robert Dussey. Homme de réseau, habile pour mener des tractations chronophages, ce dernier entretient personnellement des relations avec le chef de la junte malienne et sa garde rapprochée. À la suite du premier putsch de 2020, Assimi Goïta et Robert Dussey se retrouvent, à plusieurs reprises, discrètement, à Lomé ou Bamako. Au point que le second devienne « l’homme qui murmure à l’oreille du chef de la junte », selon l'hebdomadaire Jeune Afrique.

En outre, il est le seul, dans la sous-région, à prendre position pour « aider Goïta » à l’heure des discussions de la Communauté des États de l'Afrique de l'Ouest (Cédéao) pour décider des sanctions contre le Mali, en mars 2022.

Ce rôle de facilitateur tient aussi du savoir-faire de Faure Gnassingbé, l’expérimenté chef de l’État depuis 2005. « En termes d’âge, il est l’un des plus jeunes dirigeants des pays de la Cédéao. Mais il est le doyen par la durée du règne et celui qui a le plus d’expérience à la tête d’un État parmi ses homologues », souligne Francis Kpatindé. « Dans la région, les négociations secrètes se déroulent au Togo, abonde Antoine Glaser, journaliste, spécialiste de l’Afrique. Il n’y a que Faure Gnassingbé qui ait ce type de relations avec les militaires au pouvoir. Ce n’est pas un hasard si le lieutenant-colonel burkinabé déchu, Paul-Henri Sandaogo Damiba, s’était réfugié au Togo. »

« Un revers » pour Umaro Sissoco Embalo

D’autres acteurs, à l’instar de la Cédéao, ont tenté d’influer sur l’issue de ce « malentendu », ainsi qualifié par le ministre ivoirien de la Défense, Téné Birama Ouattara, après la rencontre entre les délégations des deux pays le 22 décembre dernier. Début décembre 2022, l'organisation ouest-africaine fixait, comme ultimatum à Bamako, la date du 1er janvier pour libérer les militaires sous peines de sanctions.

Umaro Sissoco Embalo a essayé d’entrer de façon tonitruante dans le dossier. Il a une fâcheuse tendance à vouloir doubler ses partenaires et ses pairs. Ça lui est revenu comme un boomerang.

Francis Kpatindé, journaliste et enseignant à Sciences Po Paris, spécialiste de l'Afrique

Son implication et sa position radicale dans les pourparlers n’ont guère été appréciées à Bamako. Et le communiqué ne manque pas d'égratigner le président en exercice de l'institution, le Bissau-guinéen, Umaro Sissoco Embalo. « Le gouvernement de la transition a été indigné par l’attitude partiale de certains responsables contre notre pays. Le cas le plus récent est la position agressive du Président en exercice de la Cédéao, SE M. Umaro Sissoco Embalo, qui après avoir échoué lamentablement à porter atteinte à l’honneur du Mali devant les instances internationales, vient d’opposer un ultimatum au Gouvernement de la Transition concernant la libération des Ivoiriens. »

Trouvé hors du cadre de l’organisation ouest-africaine, cet épilogue couronne une victoire diplomatique indiscutable pour Lomé. « Dans ce dossier, il y a eu un seul interlocuteur reconnu par les deux parties, c’est le Togo », remarque Francis Kpatindé.  À l’inverse, il apparaît comme un camouflet pour Umaro Sissoco Embalo, plus que pour l’instance elle-même. « Il ne faut pas oublier que c’est un membre de la Cédéao qui a aidé au règlement du contentieux, pointe M. Kpatindé. Je dirais plutôt qu’il s’agit d’un revers pour le président en exercice. Il s’est pris une claque. Il a essayé d’entrer de façon tonitruante dans le dossier. Il a une fâcheuse tendance à vouloir doubler ses partenaires et ses pairs. Ça lui est revenu comme un boomerang. » 

Quant aux coulisses des discussions, rien n’a pour l’heure filtré sur les contreparties à cette grâce. Tandis que se murmure la perspective d’une visite d’État du colonel Assimi Goïta à Abidjan, Antoine Glaser avance l’hypothèse d’éventuelles compensations financières. « La Côte d’Ivoire joue un rôle important au niveau de la Banque Centrale des États de l'Afrique de l'Ouest. Compte tenu de son poids dans l’économie de la région, on ne peut rien faire sans la Côte d’Ivoire. Et comme actuellement, le Mali est asséché financièrement, il est possible qu’il y ait eu certaines compensations financières. Mais cela ne relève que de l'hypothèse. »