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Soudan, le deuxième souffle de la révolution

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Le 3 juin dernier, la manifestation pacifique des contestataires à  Khartoum a été violemment réprimé. Au moins 128 personnes ont été tuées. Depuis, la détermination des Soudanais reste la même. Notre envoyée spéciale, Nadia Blettry, s'est rendue auprès de celles et ceux qui poursuivent cette lutte dans l'espoir de voir un jour l'avènement d'une véritable démocratie dans leur pays.

 

Khartoum : un mois après le violent démantèlement du sit-in établi par les Soudanais pour mettre fin au régime militaire, a vie a repris son cours normal. Ahmed Ibrahim lui est toujours sous le choc. Une balle lui a brisé les os. Il se souvient : "Ils tiraient des gaz lacrymogènes et des balles. Les balles, on n’arrivait pas à voir d’où elles venaient. Par contre on voyait les gens tomber autour de nous. Ce qui est le plus effrayant pour moi c’est le nombre de blessés et le nombre de gens qui ont reçu des balles. C’était tellement énorme. Les forces de sécurité, elles aussi étaient tellement nombreuses. Personne ne s’y attendait. Moi en tout cas, je ne me serais jamais attendu à un tel degré de violence."

Après ce témoignage, Ahmed ne parlera plus. Il a reçu des menaces des puissants services de renseignements. Depuis les violences du 3 juin, les autorités militaires ont resserré leur contrôle sécuritaire, coupé Internet dans le pays et déployé des milices lourdement armées dans les rues de la capitale. 

Pourtant le rêve révolutionnaire demeure très fort à Khartoum. Des comités de quartier s’organisent secrètement. Et malgré la peur, toute une jeunesse soudanaise reste prête à risquer sa vie pour instaurer une démocratie.

Yacine Tijani, 21 ans, a tout à gagner, rien à perdre. A part sa vie. Il a fait de la révolution une raison d’exister. À Omdourman, ville jumelle de capitale, il retrouve des amis qui partagent ses engagements dans le petit café de Sara. 

Pas d'eau, d’électricité, tout est coupé. "Même nos boulots on a tranché dedans !" nous explique Yacine. Et de poursuivre : "Petit, je voulais être docteur. Mais bon, j’étais jeune à ce moment-là et je rêvais encore, mais tout ça finalement ça n’était que des rêves. La situation des jeunes est super dure, on souffre. On n’a pas de boulot, on est au chômage, même si tu veux postuler pour un boulot on va te demander quelle est ta tribu. C’est du racisme et du tribalisme…Moi je n’ai aucun diplôme mais même les gens qui en ont, ils n’ont pas de travail. On finit tous au café…Et le pire c’est qu’on est obligé d’emprunter 2 livres par ci, 3 par là, 5 ici, pour boire un café. Parfois on demande même à la dame à thé de nous offrir un café. On n’a même pas de quoi se le payer. Avec les cigarettes ou le tabac, c’est pareil on la partage avec les amis. On n’en peut plus en fait, on a les poches vides, c’est pour ça qu’on est descendus dans la rue."

Des comités de quartier secrets

Confronté au chômage et au népotisme, Yacine est devenu conducteur de tuk-tuk. Mais il ne se voit pas d’avenir. Tout comme la jeunesse soudanaise qui a lancé la révolution au mois de décembre quand le prix du pain a triplé. 

6 mois plus tard, des comités de quartier se mobilisent encore dans Khartoum. Clandestinement. Yacine et ses amis ont rejoint les tigres d’Abasseya. Un groupe qui organise des manifestations dont les mots d’ordre sont devenus plus politiques. 
"Rendez le pouvoir aux civils", c'est celui choisi aujourd'hui par Yacine et ses amis.

Mohamed Haider, membre des "Tigres d’Abasseya", nous explique : "Ça, ce sont des slogans de la révolution. Il y a des slogans basiques qu’on gardera toujours dans ce mouvement : liberté, paix et justice, mais il y a un autre mot d’ordre qui est arrivé progressivement : le gouvernement civil."

Les Soudanais de moins de 30 ans n’ont connu que le régime d’Omar El Bechir. Mais depuis quelques semaines ils se nourrissent d’un même espoir : l’instauration d’une démocratie. Pour Mohamed, "C’est normal d’avoir peur que les partis politiques détournent nos demandes et instrumentalisent notre mouvement. Pour en tirer bénéfice pour eux même. C’est normal d’avoir peur de ça parce que ça se produit depuis l’indépendance du SoudanMais quand même, c’est quoi la démocratie ? La démocratie, c’est la possibilité d’avoir des partis et des oppositions…Si on a un seul parti c’est quand même un problème. Et c’est ça qui s’est passé sous Oma el Bechir, on n’avait qu’un seul parti. On ne reculera pas tant qu’on n’aura pas la justice pour nos martyrs. On va continuer à faire des manifs et des grèves. De la désobéissance civile.  On va utiliser tous les outils possibles pour sauver notre résistance pacifique. On restera pacifiques."

Pacifisme et rejet des armes

Chez les tigres d’Abasseya le rejet des armes est unanime. Un adolescent qui ne veut pas montrer son visage fait irruption dans la pièce avec une collection particulière : des balles. "La plupart de ces munitions, explique-t-il, je les ai trouvées soit directement chez moi parce que c’était tombé là, ou alors dans la rue. Certaines étaient devant chez moi, d’autres étaient près d’un pont, pas loin d’ici au carrefour, je les ramasse, j’écris la date et je les conserve comme une mémoire."

Un appel à la grève nationale a été lancé. Yacine est chargé de collecter de la nourriture pour les familles les plus pauvres qui voudraient participer au mouvement mais n’en ont pas les moyens. Dans la capitale des réseaux de solidarité fonctionnent : ceux qui le peuvent font des dons aux plus pauvres. Produits de première nécessité et médicaments. "Quand on organise une grève, il faut d’abord penser aux gens qui ont des revenus limités, qui gagnent de l’argent au jour le jour : ils doivent avoir assez de nourriture et l’esprit tranquille pour faire une grève. Il y a des gens qui ont des enfants, il y a des vieux, des gens malades", insiste Yacine.

Tout à coup, les jeunes du comité de quartier se précipitent pour tout faire disparaître : tracts, banderoles ou sacs de nourriture. En quelques secondes il n’y a plus rien. La maison est évacuée. "On a eu des infos, nous explique Yacine, les services de renseignements font des descentes dans les maisons pour attraper les gens qui préparent des manifs. On nous a appelés pour nous dire qu’ils pourraient venir ici. On doit planquer les affaires pour éviter les arrestations car si quelqu’un se fait arrêter ces jours-ci, on ne saura jamais où ils l’emmènent. Il disparaitra dans un lieu inconnu dans des circonstances inconnues, alors là il faut vite qu’on cache tout."

A l’extérieur : rien d’inhabituel. Les jeunes qui patrouillent dans le quartier assurent pourtant avoir vu des agents du renseignement. La maison ne sera finalement pas fouillée. Mais désertée quelques heures. 

Chez lui, Yacine replonge dans des souvenirs douloureux. Le 3 juin dernier, il a perdu un ami : Mokhtar avec lequel il a monté ses premières barricades, participé à ses premières manifestations. La mort de l’adolescent a bouleversé tout le quartier. Mais Yacine, lui, a fait ce jour-là le deuil de son enfance. 

Yacine se souvient : "C’est notre ami, notre frère. C’est Mokhtar, il est mort pendant les massacres du 3 juin. Il est mort en faisant des barricades, tué par les janjawids, les forces de sécurité. On a essayé de le sauver mais il est mort en chemin parce que la balle était logée dans un endroit très sensible près des hanches. Encore aujourd’hui, on n’arrive pas à y croire. Il était tellement gentil, c’était comme notre petit frère. Il souriait tout le temps."

Même pendant les repas de famille, la répression est devenue un sujet de conversation permanent. Les jeunes du grand Khartoum la subissent régulièrement.
"On a des amis qui nous ont contacté depuis le quartier de Oumda pour nous dire qu’ils avaient été dispersés par la force et par des bombes lacrymogènes. Avec des bâtons, des bombes lacrymogènes et des cravaches", s'inquiète Yacine. Et lorsqu'un de ses cousins lui demande si c'est l'ancien régime qui est revenu, il répond : "Non, mais le régime il n’a jamais disparu. Le régime est toujours là, les renseignements aussi."

Son cousin est inquiet pour lui : "J’ai peur pour lui", dit-il. "C’est normal de s’inquiéter pour ses proches, la peur c’est quelque chose de naturel. Mais il a des convictions et il veut changer la situation alors je l’encourage à continuer parce ce que tous les êtres humains se valent, et sa vie vaut autant que celles de ceux qui sont morts."

Son jugement est sans appel : "Au début, les milices janjawids ont dit qu’elles étaient là pour assurer la sécurité des citoyens mais c’est pas vrai, en fait on a été piégés. Elles ont commis des crimes…Finalement, c’est bien qu’elles se soient révélées au grand jour, avant même d’être au pouvoir. Maintenant on sait qui elles sont : c’est très clair pour nous. Ces milices, en fait, ce sont des mercenaires qui sont payés pour commettre des actes pareils."
 

Notre vraie inquiétude ce serait de ne pas pouvoir rendre justice à nos morts.

Malgré la peur des forces de sécurité, le comité de quartier se retrouve pour terminer les derniers préparatifs de la manifestation qui commencera après la prière.  Quand la nuit sera tombée. Idriss Khaled, membre des tigres d’Abasseya, résume le sentiment qui les anime : "On a tous peur, il n’y en a pas un de nous qui n’a pas peur, on a tous nos propres peurs. On a tous cette petite angoisse en nous, mais ça ne nous arrêtera pas. Moi j’ai peur des opérations des milices contre nous, de leurs balles, des arrestations. Ca peut arriver à tout le monde, il n’y a aucun droits humains ici : ils nous traitent comme si on était de simples mercenaires et pas des soudanais."

Dernières touches apportées aux banderoles :  le nom des tigres d’Abasseya en lettres rouges. Partout dans le pays, de petits comités de quartiers prennent le risque de descendre à nouveau dans la rue pour tenter de faire renaître le souffle révolutionnaire. Comme Yacine et les autres, ce sont des hommes, des femmes ou des enfants qui n’ont à opposer aux militaires qui les gouvernent, que leur courage désarmé. 

Yacine qui avoue, avec un certain fatalisme : "Si cette révolution échoue, on sera en première ligne face aux canons et on ne sait pas où ils nous emmèneront. Peut-être qu’ils nous exécuteront ou qu’ils nous exileront, qu’ils nous tueront en nous attachant des pierres aux pieds avant de nous jeter dans le Nil. Mais ce n’est pas ça qui nous fait vraiment peur. Non, notre vraie inquiétude ce serait de ne pas pouvoir rendre justice à nos morts. De ne pas rendre justice à nos morts."

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