Tensions France-Algérie : "Cette crise va durer parce que le régime algérien n’a rien d’autre à proposer à son opinion publique"

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Tensions France-Algérie : "Cette crise va durer parce que le régime algérien n’a rien d’autre à proposer à son opinion publique" (1)
Emmanuel Macron quelques mois après son élection, en décembre 2017, en visite à Alger.
© AP Photo/Anis Belghoul, File
Mis à jour le
5 octobre 2021 à 18:25
par Christian Eboulé
Le président de la République française, Emmanuel Macron, a prôné ce mardi 5 octobre, « un apaisement » entre la France et l’Algérie, et dit avoir des relations cordiales avec son homologue Abdelmadjid Tebboune. Depuis les propos du chef de l’Etat français rapportés par le journal Le Monde, accusant « le système politico-militaire » algérien d’entretenir une « rente mémorielle », les deux pays vivent à nouveau une grave crise diplomatique. Cet appel à l’apaisement est-il réaliste ? Pourquoi les propos du président Macron ont-ils fait un tel tollé en Algérie ? Comment expliquer ces crises à répétition ? Kader Abderrahim, maître de conférences à Sciences Po Paris et auteur de Géopolitique de l’Algérie, paru aux éditions Bibliomonde, répond à nos questions.   
 

TV5MONDE : Alors que la France et l’Algérie traversent une grave crise diplomatique, consécutive aux propos du président Emmanuel Macron, rapportés par le journal Le Monde, sur le « système politico-militaire » qui entretient une rente mémorielle concernant la guerre d’Algérie, le chef de l’Etat français appelle à l’apaisement. Est-ce réaliste en l’état actuel de la situation ?

Kader Abderrahim : Dans la position du président de la République, il est obligé de tenir compte d’un certain nombre de facteurs qui ne sont pas dans les préoccupations d’un chercheur ou d’un universitaire, qui a une parole plus libre, bien qu’elle doive de toute manière être responsable. Je pense que le président Macron a probablement dû être mis en garde sur les réactions diplomatiques, économiques, et même d’une certaine manière sécuritaires.

Dans un contexte de pré-campagne pour la présidentielle, on craint peut-être les réactions qu’il peut y avoir ou que les choses dérapent, ici dans la diaspora, mais aussi en Algérie. Il est obligé de tenir compte de tout cela. J’aurais voulu que ce soit pris en compte avant qu’il tienne ces propos jeudi dernier, lors de ce déjeuner avec les jeunes issus de l’immigration. Là, on a l’impression qu’il fait à tout le moins un pas de côté, et au pire, un pas en arrière.

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C’est un très mauvais signal qu’il envoie à la société algérienne, mais également aux caciques du régime, qui vont l’interpréter d’une manière positive. Ils peuvent se dire « on a encore gagné, on a fait plier le président Macron, donc d’une certaine façon, on a fait plier la France ». Et ce n’est pas bon pour ceux qui ont soif de démocratisation pour ce pays, et tous ceux qui tentent d’apporter un éclairage sur l’histoire de la guerre d’Algérie, ou l’histoire tellement entrelacée des deux pays. Pour moi, c’est une petite déception.

Et on peut s’interroger sur le fait de savoir si tout cela a été préparé, ou si c’était un mouvement d’humeur de tenir des propos qu’on n’avait jamais entendus au préalable.
Aucun président, aucun chef d’Etat français, n’avait parlé de régime militaro-politique, n’avait évoqué la restriction des visas pour les caciques du régime qui sont les premiers à passer des week-ends à Paris et ailleurs. Les conséquences en tout cas sont là. Je pense que cette crise va durer, parce que le régime algérien n’a rien d’autre à proposer à son opinion publique qu’une image dégradée de la France, à travers les propos de son président de la République.

TV5MONDE : Est-ce à dire que le tollé suscité par les propos du président Emmanuel Macron tient davantage au besoin des autorités algériennes de créer un contre-feu aux problèmes auxquels ils sont confrontés actuellement dans le pays, plus qu’aux questions mémorielles entre la France et l’Algérie ?

Kader Abderrahim : C’est tout cela à la fois ! Rien n’est réglé, tout simplement parce que rien n’est débattu, et que si les Algériens ont soif de démocratisation, qu’ils rêvent d’un véritable Etat de droit, pour sortir de l’arbitraire et de la précarité, ils ont aussi besoin de connaître une histoire qui serait débarrassée des interventions et des oripeaux interventionnistes de l’Etat.

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Jusqu’à présent, la seule chose à laquelle on ait accès, je caricature à peine, c’est au mieux une histoire mythifiée, voire une histoire instrumentalisée, dans laquelle on a fait disparaître les véritables résistants, ceux qui ont voulu jouer un rôle à la fois politique et historique dans le retour à la souveraineté de l’Algérie. Et on voit que ça été usé jusqu’à la corde.

L’abus de la légitimité historique a fini par mettre hors-jeu les dirigeants algériens, qui n’ont pas compris que dans les sociétés modernes, la seule légitimité qui vaille aux yeux des peuples, c’est celle issue des urnes, et non pas celle fournie par l’histoire. Ça ne fonctionne pas. On est au 21e siècle, il est temps de se réveiller, de concevoir un nouveau contrat social entre l’Etat et la société algérienne ; et d’imaginer un autre projet collectif autour de valeurs communes largement partagées. Là, on est malheureusement loin du compte et de cet objectif.

TV5MONDE : En évoquant pour la première fois le « système politico-militaire », le président Emmanuel Macron n’a-t-il pas essayé de contraindre les autorités algériennes à sortir justement de leurs ambiguïtés ?

Kader Abderrahim : Bien sûr, c’est l’une des lectures que l’on peut avoir des propos du président Emmanuel Macron. Encore une fois, je regrette que cela n’ait pas été recontextualisé, et mis en perspective dans le cadre du rapport Stora qui proposait de manière très concrète, un travail commun d’historiens entre l’Algérie et la France, afin de regarder ensemble cette histoire.

Manifestation du Hirak à Alger, en Algérie, le 7 mai 2021.
Manifestation du Hirak à Alger, en Algérie, le 7 mai 2021.
© AP Photo/Anis Belghoul

La question aujourd’hui c’est pourquoi est-ce que ça n’est pas possible ? Pourquoi les Algériens ne saisissent pas toutes les mains tendues depuis 15 ans ? Depuis le président Jacques Chirac, jusqu’à Emmanuel Macron, tous les chefs d’Etat français ont fait des gestes, tenu des propos, des paroles fortes, symboliques, que ce soit ici à Paris, ou lors de voyages d’Etat en Algérie. Qu’est-ce qu’on cherche ? Encore une fois, la légitimité de ce régime politique est aujourd’hui contestée par les Algériens. Pendant deux ans et demi, le Hirak est descendu massivement dans les rues de toutes les villes d’Algérie. Ce qui est quand même un phénomène nouveau.

Je pense que le président Emmanuel Macron est sincère lorsqu’il parle de relations cordiales avec son homologue algérien Abdelmadjid Tebboune.

Kader Abderrahim, chercheur.

Malheureusement, ils n’ont pas reçu le soutien attendu de l’extérieur, si ce n’est de la diaspora algérienne, notamment celle de France mais pas seulement ; et donc c’était très insuffisant pour faire plier le régime à Alger, qui use de cette ficelle patriotique, nationaliste, et qui continue aujourd’hui encore à instrumentaliser l’histoire. Moi je partage les propos du président Macron parce que on se dit ouf, on dit enfin les choses. Rappelons-nous ce que disait Camus, qui était aussi Algérien : « mal nommer les choses, c’est ajouter à la tragédie du monde. »

TV5MONDE : Comment expliquer les crises à répétition entre Paris et Alger, alors que le président Emmanuel Macron affirme par ailleurs qu’il entretient des relations cordiales avec son homologue Abdelmadjid Tebboune ?

Kader Abderrahim : Je pense que le président Emmanuel Macron est sincère lorsqu’il parle de relations cordiales avec son homologue algérien Abdelmadjid Tebboune. Je crois qu’il a besoin et qu’il cherche un interlocuteur. Malgré tout ce qu’il peut penser de la nature du régime politique en Algérie, il ne peut pas passer au-dessus de ce qui existe comme institution. 

Mais dans le même temps, il a compris que le président Tebboune n’a pas les coudées franches, qu’il n’a pas l’autorité, probablement pas le charisme non plus.
Il est encadré par une armée, par des généraux, qui décident en fonction d’intérêts particuliers. Ils n’ont pas une vision de ce qu’est le bien public en Algérie. Je crois que la déception d’Emmanuel Macron est là, et qu’elle a été pour beaucoup dans sa prise de parole jeudi dernier au cours de ce déjeuner. 

Le président algérien Abdelmadjid Tebboune juste après son élection, à Al ger, en Algérie, le 13 décembre 2019.
Le président algérien Abdelmadjid Tebboune juste après son élection, à Al ger, en Algérie, le 13 décembre 2019.
© AP Photo/Fateh Guidoum

Il est un peu tôt pour faire un bilan, mais on verra où les choses en sont dans quelques semaines. Il est à noter cependant que ces propos du président Macron arrivent dans un contexte très compliqué en Algérie, très difficile sur le plan économique et social pour les Algériens, et marqué par son isolement diplomatique. Et comme le régime est sur la défensive, il n’est pas prêt à saisir les mains qu’on lui tend. Il va donc probablement chercher une échappatoire sur les plans économiques et commerciaux. C’est en tout cas la menace qui a été brandie. Il va y avoir une réévaluation des rapports avec la France.

Comme la Chine est déjà, depuis plus de 15 ans, le premier fournisseur de l’Algérie, leurs relations vont probablement se renforcer. Sur le plan sécuritaire, l’armée algérienne est équipée à près de 80% de matériel militaire russe. Et il y a un autre acteur qui émerge dans cette région du monde, en Méditerranée, au Maghreb, au Sahel… c’est la Turquie. Elle va probablement jouer un rôle plus idéologisé, mais elle essaiera aussi de tirer son épingle du jeu sur le plan commercial. Voilà les registres sur lesquels les dirigeants algériens vont tenter de jouer, pour « faire la nique » à la France et au président Macron, et lui faire comprendre qu’on est là, on est assis sur le trône, et il n’est pas question de discuter ou de négocier notre sortie.

TV5MONDE : Une fin du cycle de crises entre la France et l’Algérie n’est donc pas envisageable pour le moment ?
 
Kader Abderrahim : Absolument ! Rien n’est réglé, loin de là. Les problèmes sont aujourd’hui formulés, connus, mais jamais négociés, jamais discutés. Il n’y a donc pas de compromis. Et on retombera sur les mêmes problèmes, avec les mêmes maux. Et moi je fais le pari qu’on se reparlera dans quatre mois, dans six mois, pour une énième crise sur le plan diplomatique. On n’arrivera pas à sortir de ce cercle vicieux tant qu’on n’abordera pas clairement les choses. Peut-être faut il le faire sur la durée. Peut-être y aura-t-il encore des claquements de portes, ou des éclats de voix.

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Mais c’est aujourd’hui indispensable et nécessaire, parce que là on va tous dans le mur. La recomposition géopolitique en méditerranée, au Maghreb et au Sahel, doit nous conduire impérativement à imaginer des formules, des compromis, des sorties de crise avec les partenaires du sud qui sont concernés au premier chef, et qui sont en train de nous entraîner dans leur propre crise. Il faut aussi être attentif à ce que les questions internes à l’Algérie ne rejaillissent pas sur un pays comme la France, qui compte une diaspora issue de l’immigration algérienne extrêmement importante.